Critique

Published on février 18th, 2018 | by François Cau

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[CRITIQUE] THE DISASTER ARTIST de James Franco

[CRITIQUE] THE DISASTER ARTIST de James Franco François Cau

Dîner de cons

Summary: Sortie le 7 mars 2018 (1h44) avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen, Alison Brie… Genre : Vanity Project ; nationalité : américaine

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Karma & Greg. Tout jeune acteur engoncé dans sa timidité, Greg Sestero tombe en fascination lors d’un de ses cours de théâtre pour Tommy Wiseau, étrange créature venue d’un ailleurs sans aucune inhibition. Une amitié un chouïa glauque se lie entre les deux aspirants comédiens, et de cette relation aliénante naîtra le projet fou de The Room, aujourd’hui reconnu comme l’un des films les plus singuliers jamais tourné, dont Greg Sestero est encore prisonnier du culte, plus de 15 ans après son tournage.

Il y a trois façons d’appréhender le meilleur film de James Franco. Primo, quand on ne connaît rien de l’acteur / réalisateur ou du matériau de base, The Disaster Artist n’est qu’une toute petite chose assez mal définie, une blague pour happy few (l’équipe du podcast How did this get made et toutes les stars hollywoodiennes « fans du film » répondent présentes à l’écran) dont on se sent désagréablement exclu et dont les moteurs comiques ne semblent pas super sains. Le novice sentira peut-être une lointaine corrélation avec Ed Wood de Tim Burton, l’amour pour le personnage et pour le cinéma en moins.
Deuzio, quand on a vu The Room, qu’on en connaît dans les grandes lignes l’histoire chaotique, qu’on s’en tient à l’image d’homme de la Renaissance de James Franco sur laquelle il bosse depuis une grosse décennie trop remplie de projets à sa gloire, The Disaster Artist renvoie assez violemment à la tronche le pire aspect de la culture nanar, ce côté club de moqueurs cyniques persuadés de leur supériorité intellectuelle par rapport à l’objet de leurs cruels lazzis – c’est un rédacteur historique de Nanarland en pleine autocritique stalinienne qui vous le dit. James Franco vient de fournir l’arme ultime de contre-argumentation massive pour ravaler cette frange cinéphile à sa fange purement ricanante, à ses gloussements d’oies auto-satisfaites, confortablement appuyée sur des a priori esthétiques dont il ne faudrait surtout pas sortir. Tommy Wiseau parle certes un langage cinématographique qui lui est propre, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il a au moins donné naissance à une œuvre unique, qui ne ressemble à aucune autre. Une prouesse dont James Franco ne sera vraisemblablement jamais capable.
Tertio, quand on connaît sur le bout des doigts The Room, son histoire, sa confection, qu’on a lu le livre de Greg Sestero dont s’inspire le film, et qu’on a vu au moins un dixième de la pléthorique filmographie de James Franco au point de ne souffrir qu’à grand peine sa crasse présente, The Disaster Artist devient une œuvre franchement insupportable. Il y avait de quoi tirer du livre au moins une dizaine de partis pris scénaristiques tout aussi édifiants les uns que les autres – l’amitié toxique, le mystère autour de Tommy Wiseau, la passion cinématographique des participants, l’expérience hallucinante du tournage, la prise d’otage affective de Greg Sestero par Wiseau, le bouquin sonnant au final comme une sorte d’appel au secours pour qu’on le tire de là… Franco grappille à droite à gauche sans jamais se fixer, transforme tous ces aspects en petites anecdotes superficielles au profit de son véritable projet : lui, lui, sa performance, lui, son accent, lui, sa perruque, lui et seulement lui. Pour prévisible qu’il soit, le détournement n’en est pas moins lamentable au vu du potentiel d’un tel projet. Au-delà du gâchis, l’impression de plus en plus révoltante d’assister à un dîner de cons aux dépens de Tommy Wiseau, figure insaisissable traitée avec une condescendance qui ne cherche jamais à comprendre quoi que ce soit, en se limitant à une caricature grossière.
Le plus fascinant dans The Disaster Artist reste encore le jeu de miroir involontaire et assez sidérant entre la mégalomanie du Tommy Wiseau auteur / réalisateur / acteur / producteur de The Room et celle d’un James Franco au niveau démiurgique encore supérieur. Récipiendaire d’un Golden Globe pour sa performance dans le film, Franco a demandé à Tommy Wiseau de monter sur scène pour l’exhiber comme une bête de foire, avant de lui refuser l’accès au micro en retenant un éclat de rire. Il lui doit sa reconnaissance, mais manquerait plus que la créature dise quelque chose de gênant ! James Franco est un sale type, son film pue. A côté de lui, Wiseau, le vampire psychique parfois terrifiant décrit dans le livre de Greg Sestero, passerait pour un brave gars – ne soyez pas dupes, au terme de l’éclairage inespéré que le film lui donne, il sera le dernier à rigoler. The Disaster Artist ne poussera pas les fans de nanar à s’engager dans l’humanitaire ou la filmographie d’Hong Sang-soo ; gageons néanmoins que The Room lui survivra sans effort.

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Défendra L'Amour Braque sur un champ de bataille. Mourra donc bêtement.



One Response to [CRITIQUE] THE DISASTER ARTIST de James Franco

  1. HEMGÉ says:

    Je n’ai vu ni l’un, ni l’autre mais votre texte m’a complétement rendu familier avec ce phénomène de pop culture cinéphile. La dernière phrase, percutante, en dit long sur le sujet ! Merci pour cette belle écriture. On sent que ça vient de votre cœur. En ces temps de néo-post-(mettez ici le préfixe de votre choix)-contre-culture à la volée, votre pensée file tout droit vers l’essentiel. Ça fait du bien.

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