Critique

Published on mai 3rd, 2018 | by Thomas Agnelli

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[CRITIQUE] TAKARA, LA NUIT OÙ J’AI NAGÉ de Damien Manivel & Kohei Igarashi

[CRITIQUE] TAKARA, LA NUIT OÙ J’AI NAGÉ de Damien Manivel & Kohei Igarashi Thomas Agnelli

FILM DU MOIS - MAI 2018

Summary: Date de sortie 2 mai 2018 (1h 18min) / De Damien Manivel, Kohei Igarashi / Avec Takara Kogawa, Keiki Kogawa, Takashi Kogawa / Genre Drame / Nationalités japonais, français

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On est très sérieux quand on a 6 ans (et on rêve beaucoup). Je m’appelle Takara. J’ai 6 ans. Je vis dans les montagnes enneigées du Japon. Mon papa est poissonnier et chaque nuit, il part travailler au marché en ville. Il part trop tôt, il me manque mais je ne sais pas encore bien dire tout ça. Alors je regarde des dessins animés, je mange des chips. Cette nuit, je n’arrive pas à me rendormir, je dessine un poisson sur une feuille que je glisse dans mon cartable. Puis, lorsque le jour se lève, ma silhouette ensommeillée s’écarte du chemin de l’école et zigzague dans la neige, vers la ville, pour donner le dessin à mon papa. Et je me laisse porter en prenant des photos tel le Petit Poucet semant des cailloux pour ne pas se perdre.

Doux chaos. Qu’il fait beau vivre à Aomori, cette région connue comme l’une des plus enneigées du Japon. Qu’il fait bon d’y partir à l’aventure comme le jeune Takara, enroulé dans son anorak avec un bonnet bariolé sur la tête. Et qu’il fait plaisir à voir ce film qui, rien que par son cadre dépaysant au fort goût onirique, provoque un bel envoûtement liminaire. Ce n’est bien sûr qu’un écrin et ce n’est pas tout mais c’est déjà beaucoup. Ce film-ci ne raconte pas grand-chose, du moins en apparence. Comme engourdi et fureteur, il prend son temps, tout le temps nécessaire. Rêveur, il regarde les flocons de neige tomber à travers une vitre et s’épanouit dans une contemplation émerveillée des choses de la vie. Si vous préférez Bay à Ozu, pas sûr que vous supportiez le rythme très lent et les plus impatients ne manqueront pas de soupirer pour bien faire comprendre qu’ils s’impatientent. On a envie de leur demander primo d’arrêter de beugler (on les entend et c’est assez pénible pour nos esgourdes), secundo de lâcher tout smartphone ou autre prothèse narcissique pour regarder le grand écran et tertio de s’abandonner aux plans fixes qui durent tranquillement. Ce rythme si lent, si halluciné, si bizarre et donc si chaos se révèle en vérité le trésor le plus précieux de Takara qui respecte une horloge intérieure, celle d’un enfant de six ans qui divague dans la ville, dans la neige, dans le temps, dans la rêve. Le temps n’avance plus, il est comme suspendu, comme dans un rêve éveillé. Le rêve de ce môme esseulé qui part à la recherche de son père absent et qui soumet le monde autour de lui à son imaginaire surpuissant qui abroge tout sentiment de peur face à l’inconnu.
On crie trop souvent à la standardisation pour ne pas louer la beauté simple de ce film-herbier, sonorement sophistiqué, poliment drôle et farouchement intime, ayant cette jolie capacité à raconter des choses profondes sous l’apparence simple. Le film a beau être tourné à hauteur d’enfant (et, au fond, quoi de plus cbaos qu’un film qui serait réellement tourné par un marmot?), il n’en palpite pas moins le bon cinéma. De manière plus prosaïque, on signale qu’il résulte d’une étonnante collaboration entre le Français Damien Manivel (réalisateur du déjà très déambulant Le Parc) et du Japonais Kohei Igarashi. Ensemble, en changeant les aiguilles des montres (le syndrome Et là-bas quelle heure est-il?), ils parlent la même langue qui est aussi la nôtre et qui nous rassemble – celle du cinéma donc – pour développer un thème aussi commun qu’universel: l’enfant, le besoin d’amour, la peur de l’abandon, le refuge impérieux de l’imagination. Cela pourrait être sombre, c’est lumineux. Cela pourrait être cucu, c’est juste touchant. C’est par la fantaisie que l’on a accès à cette foutue mélancolie qui presse l’âme et dont on n’a pas conscience à 6 ans. Parce que rien n’est sérieux à 6 ans. Même si, en vrai, tout l’est en secret. Et nul besoin de dialogue pour communiquer ça. Personne ne parle pendant les une heure vingt de bobine de Takara. Et alors? Le silence parle fort, les images disent tout. Et tout le monde est touché.

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