Critique

Published on mai 2nd, 2018 | by Morgan Bizet

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[CRITIQUE] SENSES 1&2 de Ryusuke Hamaguchi

[CRITIQUE] SENSES 1&2 de Ryusuke Hamaguchi Morgan Bizet

Summary: Date de sortie 2 mai 2018 (2h 19min) / De Ryusuke Hamaguchi / Avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi, Maiko Mihara / Genres Drame, Romance / Nationalité Japonais

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De l’acuité, beaucoup. A Kobe, au Japon, quatre femmes partagent une amitié sans faille. Du moins le croient-elles : quand l’une d’elles disparaît du jour au lendemain, l’équilibre du groupe vacille. Chacune ouvre alors les yeux sur sa propre vie et comprend qu’il est temps d’écouter ses émotions et celles des autres…

Découverte d’un grand et bel auteur. Drôle initiative du Distributeur Art House pour le premier film de Ryusuke Hamaguchi à sortir en France: proposer un long-métrage de 5h, par ailleurs primé à Locarno l’année dernière sous ce format, dans un découpage en cinq parties, elles-mêmes compilées en trois gros blocs sortant d’un mercredi à l’autre pendant tout le mois de mai. Pour cela, il aura fallu remonter le film et le renommer, pour coller un peu plus à cette nouvelle version. Happy Hour est donc devenu Senses, les cinq épisodes de l’œuvre correspondant chacun à un sens humain.
La refonte audacieuse de Happy Hour est en tout cas une réussite à la vue de ce premier bloc. Senses 1&2 se veut comme une longue exposition de l’intrigue principale de ce film/série. Soit le quotidien de quatre amies japonaises de Kobe qui se retrouvent ébranlées lorsque l’une d’entre elles disparait sans prévenir. L’équilibre vacille et révèle les failles de leur amitié. Chaque femme remet alors en question sa vie et décide d’écouter ses émotions et celles des autres.
La disparition de Jun n’apparait que dans la troisième partie. Ici, Hamaguchi s’intéresse donc au microcosme fascinant qu’elle forme avec Akari, Sakurako et Fumi. Derrière leurs apparences de femme libres et modernes, elles sont toutes enchainées dans des mariages ou relations avec des hommes qui rejouent un patriarcat nippon millénaire. Jun d’ailleurs est en procédure de divorce mais elle le cache à ses amies, sauf Sakurako, sa camarade d’enfance. Cette dernière incarne de son côté la parfaite femme au foyer qui attend tous les soirs le retour tardif de son ennuyeux mari. Si Akari est divorcée depuis l’adultère de son ex-mari, elle a du mal à se reconstruire et s’est construite une carapace de froideur. Enfin, Fumi vit une relation morose avec son compagnon éditeur.
Fumi est un personnage-clé, car c’est elle qui organise l’atelier d’improvisation – en collaboration avec un drôle d’artiste – faisant naître les premières tensions. C’est là-bas qu’elles apprennent à se recentrer sur elles-mêmes, leurs corps et leurs sensations. Lors du diner qui s’ensuit entre les différents protagonistes de l’atelier, à la lenteur et au découpage exceptionnel de la part de Ryusuke Hamaguchi – on pense à Ozu mais aussi à Rivette et Hong Sang-soo pour l’improvisation et l’alcool – les quatre femmes sont confrontées à des questions et des désirs qui les amènent à dévoiler leur pensées intimes.
Un très grand moment de mise en scène qui contient en son sein tout le programme du film et son parti-pris. En effet, si l’atelier d’improvisation à une importance scénaristique, il est aussi fondamental car c’est à partir d’un vrai atelier organisé dans la vie réelle en 2014 par Hamaguchi que toute l’œuvre s’est construite. Une démarche qui lui a permis de trouver ses quatre comédiennes principales, toutes des amatrices, pourtant incroyables d’aisance et de jeu.
Voir Senses 1&2 est conseillé car il permet de mettre la lumière sur un cinéaste de talent hélas longtemps snobé en nos terres. Soutenu par son professeur Kiyoshi Kurosawa, il est le réalisateur de beaux films tels que Passion (2008) ou Intimacies (2012). Mais il est surtout l’auteur d’une passionnante trilogie documentaire autour de la catastrophe de Fukushima en 2011 qui modèlera complètement son rapport au réel. Un cinéma qu’il faut donc concevoir au-delà des références ostentatoires de la Nouvelle Vague (Rivette donc, mais aussi Rohmer) et qui a enfin tapé aux yeux de la France: son prochain film Asako I&II a été sélectionné en compétition officielle au prochain Festival de Cannes. On a hâte, car (spoiler!) Senses 3, 4&5 déçoivent. Ils piègent hélas Hamaguchi dans son concept et ses expérimentations. On en reparle la semaine prochaine.

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