Critique

Published on juin 5th, 2018 | by Sina Regnault

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[CRITIQUE] LA SAISON DU DIABLE de Lav Diaz

Invincible beauté.1979. Au plus fort de la loi martiale instaurée par le président Marcos, quelques villageois rebelles tentent de résister…

3h54 de plans fixes en noir et blanc, formés comme des tableaux animés et chantés. Une fresque surréaliste avec des fantômes, des gens devenus fous à cause de la loi martiale et un dictateur à deux têtes, dit : « le caméléon », aussi connu sous le nom de Narciso, gardant dans sa nuque un visage mort, l’ancien lui, décédé depuis qu’il punit des innocents. En 1979, aux Philippines, la dictature militaire instaurée par le président Ferdinand Marcos atteint son pic de violence et quelque villageois tentent de résister. En réaction, un dirigeant commandite des assassinats au hasard dans les campagnes. Le film s’ouvre sur un officier qui tue un passant et chante sur son corps la triste réalité de sa mort. Ce qui annonce d’emblée la couleur.

La Saison du diable est un opéra-rock macabre, chanté a cappella, où chaque dialogue est conté spontanément en fonction de la situation, et où l’on suit avec fascination les assassinats au rythme des morceaux. Des chansons qui ont une valeur aussi bien informative (un trafic de drogue est inventé pour justifier les meurtres), que théâtrale (une ambiance de deuil perpétuel émerge de la musicalité). Pendant cet enterrement infini, on fait la connaissance d’un enfant qui joue entre les arbres, à l’image de celui du film Andreï Roublev qui découvre des corps inanimés. Ici, on le voit à côté d’une sorcière, puis d’un fantôme au nez difforme, rôdant à la surface d’innombrables cadavres dissimulés sous terre. On croise aussi Hugo Haniway, un poète philippin, qui organise des critiques virulentes à l’égard du système de Marcos, depuis la capitale. Ce qui créé un dialogue saisissant entre urbanité et ruralité, où partout des fantômes surgissent.

Passé les deux premières heures (qui posent les bases), le film prend une dimension dantesque avec l’arrivée d’Hugo à la campagne. Le village et lui fusionnent pour ne former qu’une seule masse à la recherche de ses proches. Parti pour retrouver sa femme, lui apprend rapidement son assassinat en visitant le dispensaire saccagé qu’elle dirigeait. Un vide qui offre aux spectateurs un chant à la beauté musicale renversante et lucide, substituant aux affronts et à la cruauté la délicatesse d’une émotion. Le viol collectif de son épouse et les atrocités annexes ne sont jamais présentés frontalement mais sont retranscrits par le biais des chansons – comme sur une scène d’opéra où les armes automatiques impressionnent mais restent silencieuses. Tout au plus, le village et la nature est dérangé par d’uniques coups de feu que l’on pourrait compter sur les doigts d’une main. Évidemment, cette cécité de l’ignoble rejoint la propagande de Marcos, trompant ses habitants comme des enfants, mais principalement, elle permet au spectateur de décupler dans son esprit la violence de cette machinerie de l’horreur.

Lav Diaz a utilisé un objectif très large, 9.8, qu’il a ensuite transformé en 4:3 au montage. Ce qui insuffle à l’écran des formes surréalistes. Le premier plan paraît énorme alors que l’arrière est lointain, plus petit ; déjà dépassé, comme relayé au rang de souvenir. Une composition audacieuse qui donne au long métrage un aspect de tableau-roman. À l’intérieur, les personnages naviguent entre les toiles du maître, duquel on retiendra certains plans d’anthologie. La femme violée chante sa douleur devant une colline de terre auréolée d’un nuage brillant dans la nuit. « Mon âme est partie dans la forêt, je ne la retrouverai plus.», dit-elle. Ailleurs, son mari apparaît ébloui par un spot de lumière diaphane – aveuglant la majorité de l’écran – pendant qu’il définit en chanson les contours les plus sordides du mot « veuf ».

Alors, face aux violences de l’histoire, quelle échappée ? L’art en premier, la beauté de l’art. Pour vaincre le tueur sanguinaire Narciso et ses employés de la mort, la beauté des textes est une issue. Hugo déplie l’immensité des bêtises du gouvernement par la chanson, œuvrant ainsi au travail de rébellion contre ce « la la la » idiot et sans poésie que la milice répète après chaque assassinat. Un an après le sublime La Femme qui est partie, Lav Diaz nous offre ce cadeau précieux, à la sonorité entêtante et inévitablement Chaos. Une berceuse pour un massacre.

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[CRITIQUE] LA SAISON DU DIABLE de Lav Diaz Sina Regnault

Summary: Date de sortie 25 juillet 2018 (3h 54min) / De Lav Diaz / Avec Piolo Pascual, Shaina Magdayao, Pinky Amador / Genres Musical, Drame / Nationalité philippin

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