Critique

Published on février 13th, 2018 | by Gérard Delorme

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[CRITIQUE] PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson

[CRITIQUE] PHANTOM THREAD de Paul Thomas Anderson Gérard Delorme

FILM DU MOIS - FÉVRIER 2018

Summary: Date de sortie 14 février 2018 (2h 11min) / De Paul Thomas Anderson / Avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville / Genre Drame / Nationalité américain

5


Cinq étoiles. Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Alma vs Mater. Après avoir traité des rapports père-fils compliqués sous différentes formes (Magnolia, There will be blood, The master), Paul Thomas Anderson passe du côté féminin avec Phantom thread. Un changement suggéré par le titre, et confirmé par l’histoire, celle d’un fils à Maman. Plus précisément, un couturier anglais que sa mère (morte) continue de hanter au point de ne pas laisser de place à d’autres femmes dans sa vie, sinon à titre fonctionnel.
Daniel Day Lewis joue Reynolds Woodcock, que les premières images décrivent comme quelqu’un d’extrêmement méticuleux, soucieux de son apparence à un point maniaque: pas un poil de nez qui dépasse, pas un faux pli nulle part, comme pour affirmer que l’extérieur reflète sa rigueur intérieure: mentale, morale, intellectuelle, artistique… Son nom va jusqu’à suggérer une autre forme de rigidité, puisque Woodcock peut se traduire par bite en bois, mais le film ne va pas plus loin dans ce sens.
Seule la sœur de Reynolds, qui l’assiste depuis toujours, a sa confiance. Il a bien autour de lui des favorites, mais elles ne sont que des mannequins choisies pour leurs mensurations très précisément adaptées à ses créations. Que l’une d’entre elles s’imagine qu’elle est plus qu’une potiche et elle se fera congédier aussitôt. Jusqu’à ce que, à l’occasion d’une de ses sorties à la campagne, où il aime se ressourcer, Reynolds rencontre Alma (Vicki Krieps) une serveuse timide et maladroite qui le séduit immédiatement, pas seulement par son physique. La suite est une sorte de triangle sentimental et créatif où les forces contradictoires cherchent à s’équilibrer entre la sœur chienne de garde, la nouvelle venue et muse potentielle (ce n’est pas par hasard qu’elle s’appelle Alma), et le maestro, pas totalement opposé à l’idée de se laisser intoxiquer. Quitte à couper le cordon avec le fantôme de sa mère.
Le contexte des années 50, reconstituées de façon exquise, établit un lien naturel avec Les chaussons rouges. Seulement, là où Michael Powell prenait acte de la nécessité du sacrifice lorsqu’il s’agit de choisir entre l’art et les sentiments, Anderson pose la même question en suivant un chemin qui lui est propre et dont il vaut mieux ne rien savoir pour se laisser surprendre agréablement.
Les sentiments qui circulent entre le couturier et la fille, entre la mère et le fils, entre le frère et la sœur, Anderson les traite avec une finesse et une sensibilité qui peuvent faire de Phantom thread son film le plus apprécié.
Quant au processus artistique, il est décrit avec une vigueur proportionnelle au niveau d’exigence manifesté par le couturier qu’incarne Daniel Day Lewis. Largement au-dessus des considérations mercenaires ou fonctionnelles, Woodcock se considère comme un artiste qui a tout pouvoir sur ses œuvres, au point de redéfinir le rapport entre le créateur et le client. A ce stade, c’est la cliente qui doit mettre le vêtement en valeur, et non l’inverse. Et lorsque Woodcock estime que celle qui porte sa robe n’en est pas digne, il va la récupérer!
Le styliste est paraît-il inspiré de Balenciaga, mais PTA glisse aussi quelques indices laissant à penser qu’il a mis un peu de lui dans le personnage. Il fait faire à Woodcock une joli geste lorsque, en hommage à sa mère, il glisse secrètement un mot dans chaque robe pour la personnaliser. Peut-être qu’Anderson nous invite à chercher le fil fantôme qu’il a lui-même tissé dans son film. Peut-être faut-il le chercher dans les initiales du titre.
Chaque auteur a en lui une part de couturier, une griffe qu’il aime reproduire et exploiter, tel Wong Kar Wai qui, après avoir trouvé son style, l’a répété jusqu’à en être prisonnier, comme quelqu’un qui repeint son plancher et se retrouve piégé dans un coin. Anderson ne s’est pas laissé coincer, son traitement visuel de Phantom thread en est la preuve. A l’origine, il voulait obtenir le même rendu que The master, et dans ce but, il pensait utiliser une pellicule 35mm suffisamment définie pour être transférée et projetée en 70mm. Mais faute de pouvoir éclairer les intérieurs anglais exigus, la seule façon de s’accommoder du peu de lumière disponible était d’utiliser une pellicule sensible donc granuleuse, qu’il fallait encore « pousser » au développement, avec pour effet de renforcer le grain. D’autre part, Anderson voulait des couleurs douces et peu saturées, qu’il a obtenues avec des objectifs adéquats, accentuant l’effet avec des fumigènes. Enfin, son directeur de la photo habituel (Robert Elswit) étant indisponible, Anderson a réglé lui-même la lumière avec l’aide de son chef électro Michael Bauman et de son opérateur Colin Anderson. Techniquement, l’absence au générique d’un DP ne permet pas au film d’être nommé à un prix (ce dont on se contrefout), même si les images de Phantom thread figurent parmi les plus belles qu’on puisse voir en salles cette année.

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