Critique

Published on janvier 29th, 2018 | by François Cau

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[CRITIQUE] PADMAAVAT de Sanjay Leela Bhansali

[CRITIQUE] PADMAAVAT de Sanjay Leela Bhansali François Cau

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Summary: Sortie le 25 janvier 2018 (2h40) de Sanjay Leela Bhansali, avec Deepika Padukone, Aditi Rao Hydari, Ranveer Singh… Genre : drame historico-épique ; nationalité : indienne

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Les anneaux de la vengeance. Padmavati, princesse du Royaume de Singhal rompue aux arts de la guerre, blesse le Roi de Mewar en goguette dans un buisson. Le temps de la convalescence, c’est le coup de foudre. Pendant ce temps, à Delhi, le félon conquérant Alauddin Khilji s’empare du trône du sultanat et brûle bientôt d’ajouter la beauté légendaire de Padmavati à son harem.

On ne peut plus rien filmer. Tandis que la twittance s’écharpe sur des débats à désespérer du genre humain, un combat autrement plus primordial pour la liberté d’expression se joue en Inde depuis près d’un an, et les rumeurs – toutes infondées – d’une appropriation litigieuse du patrimoine culturelle rajput par le réalisateur de Devdas. L’affaire se résume très bien ici puis ici. A la vision du film, exaltation sans équivoque du code de l’honneur et des principes moraux rajputs, la controverse n’apparaît que plus absurde, d’autant que les plus grandes libertés avec l’Histoire officielle se situent indéniablement du côté du bad guy. Cas assez flippant où le cinéma devient un prétexte politique, la censure une entreprise de diversion, alors même que l’objet du courroux ne le mérite nullement.

Tout comme il ne mérite pas son procès en islamophobie, comme dans cette critique du New York Times où l’auteure plie le film à sa vision, assimilable à un fâcheux procès d’intention. Oui, sur le papier, la réinterprétation totale de ce wannabe Alexandre le Grand dénué de scrupule a tout de la créature machiavélique de cartoon. A l’écran, l’interprétation beaucoup plus nuancée qu’on ne veut bien le dire de Ranveer Singh dans le rôle de sa vie évite soigneusement tous les pièges redoutés, va même totalement à l’encontre des représentations binaires des musulmans de plus en plus répandues dans le cinéma indien récent. Le personnage n’agit jamais au nom de sa religion, pas plus qu’au nom de sa bisexualité plus que suggérée – femmes, hommes, soldats, esclaves, Alauddin se sert de tout le monde pour ses besoins immédiats. Tout simplement parce qu’il se définit avant tout par ses ambitions.

C’est là que se situe le cœur du film, dans sa dialectique morale entre deux extrêmes. A la croisée du souffle épique de Bajirao Mastani et du faste émotionnel démesuré de Devdas, Padmaavat prend le risque du retrait par rapport à la surenchère visuelle dont se targue le cinéma indien des années 2010. Les scènes de guerre optent pour une approche anti-spectaculaire, les mouvements de caméra pour des axes plus discrets, moins ostentatoires. C’est tout juste si à l’occasion, le réalisateur s’autorise des grands angles pour appuyer la majesté de ses décors – quand bien même, il ne perd jamais ses personnages de vue. Sanjay Leela Bhansali resserre sa mise en scène sur ses enjeux moraux, l’affrontement à distance entre l’intégrité sans failles de son couple royal et l’amoralité totale de son antagoniste.

Sans surprise, une grande partie de l’attrait de Padmaavat tend à se déplacer vers Alauddin, fascinante création inédite dans le paysage désespérément uniforme des blockbusters mondiaux. Les spécificités de son traitement, de son écriture, de son incarnation poussent même à se demander dans quelle mesure Sanjay Leela Bhansali ne lui accorde pas sa préférence implicite – voir le plaisir manifeste qu’il prend dans les scènes où le loup Khilji s’invite dans la bergerie du couple royal, où la mécanique filmique bien huilée s’effrite autour de l’électron libre… Toute classique soit-elle, la mise en scène n’en oublie pas de composer des cadres systématiquement somptueux, caresses continuelles de rétine à peine contrariées par quelques animaux en images de synthèse dans les premières scènes.

Objet rare et précieux, composite de pureté amoureuse et de bestialité carnassière, de classicisme et d’iconoclasme, Padmaavat gagnera à être revu dans le calme pour ce qu’il est vraiment : un blockbuster passionnant, espérons-le précurseur, bouc émissaire de passions injustes à son endroit.

Merci à Aanna Films et au blog http://darkness-fanzine.over-blog.com/

https://www.youtube.com/watch?v=8YaF2m7hCx0&w=450&h=250

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Défendra L'Amour Braque sur un champ de bataille. Mourra donc bêtement.



One Response to [CRITIQUE] PADMAAVAT de Sanjay Leela Bhansali

  1. ChatonPute says:

    Quand François Cau est inspiré, j’ai l’impression d’être face à une version agréable à lire des Cahiers du Cinema

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