Critique

Published on septembre 5th, 2017 | by Romain Le Vern

1

[CRITIQUE] MOTHER de Darren Aronofsky

[CRITIQUE] MOTHER de Darren Aronofsky Romain Le Vern

Chaos debout

Summary: De Darren Aronofsky / Avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris... / Date de sortie : 13 septembre 2017 / Durée : 1h 55min

4


Surprise, surprise. Un couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité. Et ne lisez rien de plus, sachez-en le moins possible. Merci, au revoir, revenez quand vous aurez vu le film…

Beau cauchemar. Indiewire nous avertissait il y a quelques semaines: Mother! y était présenté comme «le film le plus dérangeant de Darren Aronofsky». Un coup d’œil à la filmo et force est de constater qu’Aronofsky nous a quand même offert des expériences cinématographiques parmi les plus éprouvantes de ces vingt dernières années, propulsant dans des cimetières de rêve des personnages en quête d’idéal, de surpassement, de transcendance. Comment peut-il faire «plus dérangeant»? En découvrant la bande-annonce, préfigurant un remake de Rosemary’s baby de Roman Polanski avec sa Jennifer Lawrence Mia-Farrowesque, son Javier Bardem John-Cassavetien, ses voisins manipulateurs et son côté secte, on se demande si IndieWire n’en fait pas un poil trop. Puis, on voit le film. Et enfin, tout s’éclaire: oui, Mother!, distribué par un studio (Paramount, qui avait déjà osé sortir son Noé), est bel et bien ce que Darren Aronofsky a réalisé de plus dérangeant. Précisément parce qu’on ne voit rien venir.
Ce que la bande-annonce ne dit pas, c’est qu’elle ne dévoile QUE la première heure de Mother!, soit cette partie où l’héroïne (Jennifer Lawrence, dans une performance surhumaine) assiste à une situation kafkaïenne: son immense maison, dans laquelle elle roucoule d’amour avec son Javier Bardem de compagnon, est investie par un couple envahissant (Ed Harris et Michelle Pfeiffer), puis par les enfants dudit couple, puis par des intrus sortis de nulle part. Face à une menace exponentielle, on se trouve vite dans un climat paranoïaque de quatrième dimension, lorgnant vers la farce absurdo-grinçante où tout ce qui est illogique devient logique. Vient la suite, soit l’heure suivante, donnant presque lieu à un autre film-mystère, mixant terreur pure et grotesque halluciné. Et ce film-là, soyons clairs, personne n’y est préparé. Aronofsky veut nous prendre au dépourvu, c’est chose faite. C’est un cauchemar. Un vrai. Comme Satoshi Kon (Paprika, 2006), regretté maître-à-penser d’Aronofsky, aurait pu en faire en anime, soutenant que les rêves contiennent les germes de leur destruction. Un cauchemar qui file les jetons, qui ne fait pas sursauter parce qu’il paralyse, parce qu’il dégénère, parce qu’il pétrifie sur place, parce qu’il nous laisse totalement impuissant.
La dimension ésotérique, parcourant tout le récit, apparaît assez vite comme un trompe-l’œil, un obscur prétexte pour organiser des visions «autre» à la Jodorowsky, pour tenter de donner du sens à quelque chose qui n’en a plus. Toutes les aberrations visuelles inhérentes au mauvais songe s’expriment au détriment de la logique et de la vraisemblance – vous savez, cette impression de déjà-vu, de déformation, de répétition, de pompiérisme, d’immobilisme. Quand les choses affreuses paraissent normales à tout le monde. Quand des visages familiers ou rassurants deviennent soudain monstrueux. Pis, ce sentiment que vous êtes pris en otage.
Wim Wenders avait déclaré au sujet de Funny Games (1998) qu’il n’était pas resté jusqu’au bout, qu’il était sorti de la salle pour interrompre le cauchemar de Michael Haneke, «pour ne pas le laisser gagner». Mother! fera claquer des sièges (il a été chahuté en projection de presse à la Mostra de Venise). D’autres films l’ont fait avant lui – doit-on rappeler l’accueil de Fight Club au même festival en 1999? On regarde celui-ci comme un accident à grande échelle, en lui passant de bonnes grâces ses lourdeurs et en se demandant comment Aronofsky va réussir à se relever d’une telle gageure, a fortiori lorsqu’il tutoie l’abjection le temps d’une longue scène aussi traumatisante que la déchéance stroboscopique de Requiem For A Dream. A ceux qui la trouveront «moralement indéfendable» (et on peut les comprendre), rappelons que les cauchemars, même éveillés, n’obéissent à aucune loi, à aucune règle, à aucune morale. Ils s’imposent à nous, sans nous demander un laissez-passer, pour éteindre le soleil. Niveau sensations tripales par le simple pouvoir des images, de la mise en scène et du montage, Aronofsky, en virtuose de la caméra subjective, retrouve l’intensité punk de ses premiers longs. Faisant passer la descente aux enfers de Black Swan pour de l’inoffensive camomille.

PartagezShare on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Tumblr0Pin on Pinterest0Share on Google+0Email this to someone

Tags:


About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



One Response to [CRITIQUE] MOTHER de Darren Aronofsky

  1. Laurent Bauchau says:

    Bonjour,
    Merci pour votre article, je voulais juste donner mon impression…

    J’ai rapidement refusé d’entrer en état d’hypnose en regardant Mother! J’ai saboté ma vision du coup, mais je ne voyais pas quoi faire d’autre face à ce déluge kitsch de références sans aucun sens apparent, et je ne regrette pas ma décision finalement car à mon avis tout ça n’a ne rime pas à grand-chose, beaucoup de basses et d’effets spéciaux mais rien à donner au spectateur qui repart agacé par cet amoncellement de caricatures et de fausses pistes.

    Bonne journée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑