Critique

Published on juillet 6th, 2016 | by Romain Le Vern

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[CRITIQUE] MALGRÉ LA NUIT de Philippe Grandrieux

[CRITIQUE] MALGRÉ LA NUIT de Philippe Grandrieux Romain Le Vern

La nuit je mens

Summary:
Date de sortie 6 juillet 2016 (2h 36min)
De Philippe Grandrieux
Avec Ariane Labed, Roxane Mesquida, Paul Hamy
Drame
Français

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Les nuits fauves. Paris. Lenz cherche Madeleine disparue mystérieusement. Il rencontre Hélène une jeune femme envoûtée par sa pulsion autodestructrice. Un amour fou naît entre eux. Louis et Léna dévorés par leur jalousie amèneront Lenz à suivre malgré lui Hélène dans le monde souterrain d’un sombre réseau d’exploitation sexuel. Fut-il perdu, d’emblée perdu, l’amour est ce qui nous sauve. Amen.

Triste monde tragique. A priori, entre les précédents films de Philippe Grandrieux (Sombre en 1998; La Vie nouvelle en 2002; Un lac en 2008) et la durée merveilleusement rédhibitoire de 2h36, Malgré la nuit a tout pour s’imposer comme le film chaos de cette année 2016. A la manière de ces films sous influence Baudelairienne qui veulent nous montrer combien ils sont grands et poétiques dans leurs cravates et leurs bottes vernies, Malgré la nuit prend les atours d’un long grand-huit émotionnel pour nous donner à voir la vie comme elle est Bosch. En le découvrant, les profanes devraient défaillir; les initiés, eux, remarqueront que le réalisateur de l’inoubliable Sombre cherche à rendre disons accessible un univers torturé.
Ainsi, respectant les conventions narratives et donc une trame quasi claire cosignée entre autres avec Rebecca Zlotowski; s’aventurant en pleine nuit ou dès potron-minet avec un casting indé-glam (Roxane Mesquida, Ariane Labed, Paul Hamy);
avouant une fois encore son amour du cinéma de David Lynch – les visions et les oxymores, les beautés apparentes et les miasmes pathologiques –, Philippe Grandrieux orchestre une ronde obsessionnelle au canevas Hitchcockien (Sueurs Froides qui a toujours hanté Lynch, précisément sur Mulholland Drive) et au romantisme hardcore. Une grande tragédie doloriste peuplée de fantômes, de doubles, d’espoirs déçus, de caractères consumés par l’amour dans un Paris en proie aux forces du mal. Il y a bien entendu cette sensibilité très Dandy consistant à envisager le monde à travers le prisme unilatéral d’une noirceur expiatoire façon soirée Batcave à quatre heures du matin et à enchaîner, dès une ouverture vaporeuse riche en opiacés (ah, Baudelaire!), les séquences d’une intense tendresse (la manière dont les personnages se caressent pour se consoler d’un lien défait ou d’une perte) et d’une incommensurable violence (fantasmes nocturnes dans les bois, frasques SM…). On est loin des précédentes crises d’épilepsie et on a bien sûr envie d’adhérer à toutes ces prises de risque, au spleen et à l’ivresse recherchés. Mais au fond de nous-mêmes, on est sincèrement déçus de ne pas aimer Malgré la nuit autant qu’on l’aimerait.
Outre le sérieux papal de l’entreprise et la théâtralité de tout ce qui s’y joue, there’s a big problem: Malgré la nuit s’avère tout simplement daté, tendance jeune cinéma français des années 1990-2000 et on peine à retrouver l’excitation de l’inédit. Comme autrefois chez Grandrieux. Par exemple, on cherche encore le pourquoi de cette interminable séquence musicale
avec Roxane Mesquida façon Blue Velvet et Twin Peaks du très pauvre, totalement indigne de la part du fabriquant des plus belles visions que le cinéma français nous ait offert ces vingt dernières années. De même, on ne comprend pas comment Grandrieux peut succomber à cette embarrassante imagerie publicitaire du mec maudit jouant de la gratte en contemplant la Tour Eiffel à l’aube. Sans oublier la menaçante et si terrible tentation du C’est beau une ville la nuit de Richard Bohringer.
Certes, on veut bien que Grandrieux fasse appel aux archétypes, à Eurydice, à Orphée, à Gabrielle Lazure. Mais on mérite mieux que cette enfilade de clichés de cinéma underground chic et poseur. Restent les comédiens, beaux endormis, qui méritent des mentions comme au bac. En particulier Ariane Labed, défendant vaillamment son rôle d’infirmière maso-christique pathétique grillant sa vie comme elle fume une cigarette, portant le malheur du monde comme Hiam Abbass porte le poids de la Palestine. Et ce cher Paul Hamy, qui passe tout le film à se demander ce qu’il fout là – quoi de plus chaos a priori que Paul Hamy chez l’underground Grandrieux? – et qui, sans en avoir l’air, en occupant fort bien l’espace, apporte quelque chose de léger et de souple, de physique et de spectral. En somme, une vitalité et une mélancolie idoines au cinéma de Grandrieux, sur ce coup en panne de miroitements et de crépitements.

Ariane Labed(c)shellacPaul Hamy(c)shellac

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



One Response to [CRITIQUE] MALGRÉ LA NUIT de Philippe Grandrieux

  1. jojo la bricole says:

    Assez manqué en effet. Depuis que ça sombre, c’est le déclin… ? Comme à la roulette, quand on fait appel au hasard et qu’on n’habite pas la structure, comme un patrimoine instinctif, la chance tourne tôt ou tard. Alors peut être que l’excitation de la victoire ne vaut rien à coté de l’insurmontable dette.

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