Critique

Published on avril 3rd, 2018 | by Jean-François Madamour

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[CRITIQUE] L’HÉROÏQUE LANDE, LA FRONTIÈRE BRÛLE de Nicolas Klotz & Elisabeth Perceval

[CRITIQUE] L’HÉROÏQUE LANDE, LA FRONTIÈRE BRÛLE de Nicolas Klotz & Elisabeth Perceval Jean-François Madamour

FILM DU MOIS - AVRIL 2018

Summary: Date de sortie 11 avril 2018 (3h 45min) / De Elisabeth Perceval, Nicolas Klotz / Genre Documentaire / Nationalité français

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C’est ici et maintenant. En hiver 2016, la Jungle de Calais est une ville naissante en pleine croissance où vivent près de 12 000 personnes. Au début du printemps, la zone Sud, avec ses commerces, ses rues, ses habitations, sera entièrement détruite. Les habitants expulsés déplacent alors leurs maisons vers la zone Nord, pour s’abriter et continuer à vivre. En automne l’Etat organise le démantèlement définitif de la Jungle. Mais la Jungle est un territoire mutant, une ville monde, une ville du futur; même détruite, elle renait toujours de ses cendres.

J’irai au paradis car l’enfer est ici. 225 minutes dont on ne regrettera pas une seule, c’est suffisamment rare pour être signalé. On pensait seul Wang Bing capable de tourner ce genre de documentaire, le duo Nicolas Klotz-Elisabeth Perceval nous prouve qu’aussi en France, on est capable du très long et très grand. Le geste est intimidant, bien sûr, mais ce documentaire nourri d’un travail au long cours, d’une exigence rare, ne se drape pas dans une quelconque pose de radicalité. Il faut bien tout ce temps pour saisir comment se cognent les trois problématiques de gens de rien pris dans le tumulte de l’époque: l’impossibilité de retourner dans un pays en guerre, la trouille provoquée par les violences policières et les tentatives de traverser la frontière vers l’Angleterre, terre des fantasmes et eldorado illusoire dont on revient vite. Et de raconter comment fonctionne une ville éphémère, symbole de la crise des réfugiés, aujourd’hui détruite. Une lande héroïque, entre zone industrielle et mer, avec sa misère sociale et sa chaleur humaine. Ce qui impressionne, c’est le refus de Klotz-Perceval de se placer au-dessus de ceux qu’ils filment ou de virer dans le militantisme, d’infléchir un discours théorique-moral-social-politique sur ce qu’ils filment depuis la Jungle de Calais. En d’autres termes, c’est sa simple humanité qui nous le rend accessible et ne pas une volonté de faire la morale ou de donner bonne conscience au spectateur bourgeois. Film Iosselianien sur la mémoire, comme pouvait l’être le somptueux Et la lumière fut (1989) et sur ce qu’il reste de nous, L’héroïque lande, la frontière brûle capte juste la vie qui circule, qui vient, qui part, qui bat fort. Une collection de visages et de regards qu’on est sûr de ne jamais oublier. Et c’est aussi un cinéma qui voit grand. Un cinéma d’aventures, de conquête, de grands espaces, de mythologie. Et si des bulldozers se chargeront d’effacer toute présence humaine, comme on efface une identité pour mieux la nier, Nicolas Klotz-Elisabeth Perceval ont su la préserver pendant 3h40, loin de toute statistique, de tout discours et tout préjugé, par la simple grâce du cinématographe. Une sorte de témoin de notre temps afin d’attester du grouillement de cette existence, une sorte de décret se formulant autant par la médiation de la trace (ce qui est enregistré) que par d’autres formes non moins complexes. C’est pourquoi, reflet du chaos de l’époque, L’héroïque lande, la frontière brûle est à nos yeux totalement essentiel.

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Ours plumitif.



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