Critique

Published on août 4th, 2017 | by François Cau

6

[CRITIQUE] LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES de Hélène Cattet et Bruno Forzani

[CRITIQUE] LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES de Hélène Cattet et Bruno Forzani François Cau

Golden shower

Summary: Sortie le 18 octobre 2017 (1h25) avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin… Genre : polar caniculaire ; Nationalité : française

5


Sous le soleil exactement. Un village en ruine, ancien lupanar hanté par une proprio volage, un écrivain alcoolique, un avocat un peu trop nerveux. Des hôtes agités de la gâchette. Un braquage sanglant. Deux flics par l’odeur du sang alléchés. 250 kilos d’or. Du stupre. Des armes. Du cuir. Beaucoup de cuir. Tellement de cuir.

Tout ce qu’une adaptation devrait être. Non content d’avoir réglé son compte au giallo dans Amer et L’Etrange Couleur des Larmes de ton Corps, le duo Hélène Cattet / Bruno Forzani s’attaque à présent au polar français des années 1980, époque chérie où la comédie ne régnait pas encore de façon dictatoriale sur l’industrie. Leur intimidant travail formel ne se calme pas pour autant. De nouveau, la réalisation fourmille d’idées barjos exécutées avec aplomb, la précision chirurgicale du sound design rend fou, la lumière et les cadres caressent la rétine en un long orgasme. Cattet et Forzani auraient pu se contenter de passer du fétichisme de l’arme blanche à celui des armes à feu, et laisser leur radicalité esthétique faire la blague. Ce serait mal appréhender leur style, bien au-delà de la simple référence ou du pesant hommage. L’essentiel n’est pas de s’emparer de la matière, mais de la malaxer, la pétrir avec toute l’inventivité nécessaire pour la plier à une approche charnelle de la matière cinématographique.

Mieux qu’une adaptation étonnamment fidèle du court roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, Laissez Bronzer les Cadavres en est une exaltation furieuse. Un râle de jouissance tout autant qu’un « Mort aux vaches » asséné avec un mauvais esprit jubilatoire – le film se conclut par le meilleur jeu de mot visuel de mauvais goût depuis le fameux « giving head » de Re-Animator. Le roman se posait sur la longueur en pure figure de style ironique autour d’une intrigue totalement lambda, le film de Cattet et Forzani dynamite son apparente linéarité narrative de toute part, qui de flashbacks lascifs, de fantasmes transgressifs, de mises à mort figurées de façon allégorique. Laissez bronzer les cadavres ose sans cesse, manque trébucher sur sa générosité graphique inouïe mais ne s’excuse jamais. Il dégaine le casting le plus dément de la décennie pour un film français, trouve une complémentarité évidente entre Elina Löwensohn, muse de cinéastes arty barrés, et Stéphane Ferrara, trogne crispée du polar 80 revenue brûler l’écran une dernière fois. Certains effets désarçonnent, certaines scènes semblent too much, la cohérence fulgurante du tout finit par donner naissance à l’un des plus saisissants plaisirs de spectateur de l’année. Difficile de faire plus chaos.

PartagezShare on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Tumblr0Pin on Pinterest0Share on Google+0Email this to someone


About the Author

Défendra L'Amour Braque sur un champ de bataille. Mourra donc bêtement.



6 Responses to [CRITIQUE] LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES de Hélène Cattet et Bruno Forzani

  1. Philippi Karine says:

    « Non content d’avoir réglé son compte au giallo dans Amer et L’Etrange Couleur des Larmes de ton Corps »

    De quelle manière ? Tué le giallo ? Comment ?

    Ah bon, dans les années 80 la comédie ne régnait pas sur l’industrie française ?
    Parce qu’elle règne aujourd’hui de façon dictatoriale, comme vous dites. C’est étonnant de lire cette affirmation car on reproche plus au cinéma français son cinéma d’auteur nombriliste de nos jours, les polars ont repris vigueur et les plus grands succès commerciaux des années 80 sont très souvent des comédies, hors Delon/Belmondo.
    Votre dissection repose sur des arguments pour le moins contestables affirmés de façon erronée, permettez-moi de vous le dire.

    • François Cau says:

      « Réglé son compte » est une figure de style, tout comme vous n’entendez pas « dissection » au sens littéral, je pense.

      Pour ce qui est de la comédie, faites donc une comparaison en termes de quantité de films, depuis 2010, on est dans un rapport du simple au double par rapport à ce que vous nommez cinéma d’auteur nombriliste et encore, les bonnes années. Et je ne parle même pas d’occupation des écrans, là ça devient indécent. Ce n’est pas un ressenti, c’est factuel et vérifiable avec les calendriers de sortie. Surtout, là où ça devient vraiment dommageable, c’est par rapport au déclin du polar, genre très en vogue dans les années 1980 en France et beaucoup plus riche que la simple opposition Delon / Belmondo. Aujourd’hui, le polar n’existe qu’à grand peine, et le film de Cattet / Forzani lui rend hommage de bien belle façon. Je n’essayais pas de dire que la comédie n’existait pas et n’avait pas de succès dans les années 1980, mais bien que le polar avait tout autant droit de cité et que ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui face à cette hégémonie d’un même genre. Quand bien même vous oeuvrez dans la comédie ou le genre vous est cher, il n’y a vraiment pas de quoi se braquer, en tout cas.

  2. Philippi Karine says:

    Le polar des années 80 n’a jamais rien eu d’exemplaire, il est même à son déclin, à quelques exceptions.
    Je viens de lire les saisons de toutes les années 80, il y avait en proportion des sorties, autant de comédies qu’aujourd’hui. Elles allaient des Jean Yanne aux films de Coluche, ceux de Jean-Marie Poiré, aux films de Claude Zidi, ceux de Francis Veber, avec l’arrivé d’un Chatiliez et ils assuraient pour nombre d’entre-eux les succès commerciaux de l’année. Donc, non, ce n’est pas factuel.
    Le genre ne m’est pas plus cher qu’un autre mais vu que vous basez votre démonstration là-dessus, il me semblait préférable d’apporter un correction. Revoyez le nombre de comédies sorties, leur trust sur les écrans français, regardez les plus grands succès de l’année (Soupe aux chou compris) et donnez nous les chiffres. Il n’y a pas de mal à faire des erreurs, monsieur Cau.

    • François Cau says:

      Il se trouve qu’avec des camarades, nous bossons justement depuis près d’un an sur le sujet du polar 1980. Entre 1979 et 1987 (le déclin que vous évoquez arrive plutôt à compter de 1988), compter une moyenne de 35 polars par an produits en France avec des Boisset, Arcady, Jessua, Chabrol, Mocky, Davis, Verneuil, Deray, Béhat, Missiaen, Gobbi, Bonnot, Glenn, Zucca, Giovanni pour n’en citer que quelques-uns. Ce qui n’empêchait pas les comédies de prospérer, comme je vous l’ai concédé.

      Pour ce qui est du factuel, je parlais des sorties des années 2010. Depuis le début de cette année, par exemple, jusqu’à ce 4 août, 55 comédies françaises sont sorties sur les écrans. En comptant large, en incluant des films comme Grave, Seuls, Dans la forêt ou Nos Patriotes, on arrive péniblement à 11 polars. Je pense qu’il n’est pas inexact de relever une forme de domination du genre comique, tout comme il est assez largement admis qu’en termes de production, il est beaucoup plus facile aujourd’hui de monter une comédie qu’un polar. Le terme dictatorial est-il un peu fort ? Personnellement, je ne trouve pas, mais ça n’engage que moi.

  3. Philippi Karine says:

    Et il n’y a pas de dissection (qui n’est en aucun cas un règlement de compte) du giallo chez Cattet et Forzani. Peut-être vouliez vous parler de mise en abyme. On ne règle pas son compte à un genre qu’on adule et qu’on fantasme sur un écran. C’est un contresens.

    • François Cau says:

      Par « régler son compte au giallo », je voulais dire le transfigurer, le porter à un zénith esthétique inédit. La formule étant une mise en abyme de la fascination du duo Cattet / Forzani pour la violence graphique et une certaine forme de sadisme. C’est une interprétation de la formule plus qu’un contresens, toujours est-il qu’objectivement, là, je peux vous accorder une erreur de ma part.

      Ceci étant précisé, je ne peux que vous enjoindre, au-delà de nos divergences de vue, à foncer apprécier le film, il en vaut la peine et célèbre ce cinéma que j’adore.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑