Critique

Published on juin 1st, 2018 | by Gérard Delorme

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[CRITIQUE] HÉRÉDITÉ de Ari Aster

Ari (Aster) est-il un ami qui vous veut du bien ? Oui, si vous aimez l’horreur : dans le genre, Hérédité, son premier long métrage, est ce qui s’est fait de plus innovant depuis It Follows (David Robert Mitchell, 2014). Non, si vous n’aimez pas être mal à l’aise. Hérédité va très loin dans ce sens. Mais ça fait partie du jeu, et c’est une des raisons pour lesquelles le film fonctionne aussi bien.

De son séjour à l’American Film Institute, une école qui formate des yes men pour Hollywood, Ari Aster a appris les rudiments techniques de tous les aspects du métier, qu’il maîtrise à la perfection. Il a aussi compris les règles à respecter, et il a décidé d’en prendre le contrepied systématiquement. Par exemple, il a constaté que le cinéma d’horreur contemporain répondait à une logique industrielle avec un seul impératif : exploiter le public captif sans jamais le menacer dans sa zone de confort. C’est précisément là où Aster veut frapper : Il n’y a pas de tranquillité chez lui, il n’y a que des apparences, et elles sont trompeuses.

Prenez la famille Graham. Ils habitent une maison vaste et opulente, filmée en plans larges qui donnent l’impression d’une tranquillité inévitable. Pourtant, il est évident que quelque chose ne tourne pas rond, peut-être à cause des efforts visibles de chacun pour maintenir un semblant de sérénité. La grand-mère vient de mourir, mais sa présence despotique se fait toujours sentir. La mère (Toni Collette, démente) se persuade qu’elle contrôle la situation en fabriquant avec un soin maniaque des modèles réduits de la maison familiale, tandis que le fils dépense l’intégralité de ses ressources énergétiques et financières à s’abrutir au cannabis, peut-être pour oublier les symptômes de déficience mentale de sa cadette. Quant au père psy (le lugubre Gabriel Byrne), il essaie de raccommoder les morceaux et de sauvegarder les apparences.

C’est alors que des choses horribles commencent à arriver. On pense à Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg (une influence revendiquée par Aster), avec son parfum de chagrin, mêlé de remords et peut-être de culpabilité. Mais c’est précisément à ce moment où le spectateur commence à se sentir en terrain connu, qu’une révélation propulse l’intrigue dans une toute nouvelle direction. Et là, d’autres choses arrivent, de plus en plus horribles. Hérédité est rempli de surprises programmées, mais d’une certaine façon, c’est le sujet du film. Les personnages, comme les spectateurs, sont les pantins d’un cinéaste démiurge. On n’avait pas vu un auteur aussi assuré depuis longtemps. Sa détermination diabolique se manifeste dès le scénario, dont la précision renvoie aux tragédies classiques où chaque détail, même subliminal, appuie la notion de fatalité. Le même processus est à l’œuvre ici, où il est suggéré dès le départ que personne ne contrôle sa destinée. A ce propos, il serait intéressant de revoir le film simplement pour lister tous les indices prémonitoires et annonciateurs des calamités à venir.

En regardant les incroyables court-métrages d’Ari Aster (à commencer par The strange things about the Johnsons), on est frappé par son attirance obsessionnelle pour les faiblesses fonctionnelles de la mécanique familiale et par la détermination de son regard. Chaque plan semble avoir été storyboardé, rien n’est accidentel. C’est une approche qui peut déranger, mais elle s’accorde parfaitement aux scénarios d’Aster, toujours extrêmement précis et contrôlés. De ce point de vue, il fait penser à David Fincher, aussi bien dans sa maîtrise de la forme, que dans son approche subversive. Aster bouscule les standards hollywoodiens, il aime choquer, perturber le spectateur pour le faire réfléchir à la raison de son malaise. On peut citer d’autres influences de cinéastes dérangeants comme Lars von Trier ou Peter Greenaway, mais Ari Aster a déjà tracé sa propre route. Que ceux qui l’aiment le suivent.

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[CRITIQUE] HÉRÉDITÉ de Ari Aster Gérard Delorme

Summary: Date de sortie 13 juin 2018 (2h 06min) / De Ari Aster / Avec Toni Collette, Gabriel Byrne, Alex Wolff / Genres Epouvante-horreur, Drame / Nationalité américain

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