Critique

Published on août 15th, 2017 | by Jean-François Madamour

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[CRITIQUE] UNE FEMME DOUCE de Sergueï Loznitsa

[CRITIQUE] UNE FEMME DOUCE de Sergueï Loznitsa Jean-François Madamour

Farce tragique

Summary: Date de sortie 16 août 2017 (2h 23min) / De Sergei Loznitsa / Avec Vasilina Makovtseva, Marina Kleshcheva, Lia Akhedzhakova / Genre Drame / Nationalités français, allemand, lituanien, néerlandais

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Dans ce monde d’ivrognes, de truands, de putains, survit une femme douce… elle est à la recherche de son mari et affronte le chaos, celui de l’enfer. C’est un colis retourné à l’envoyeur et destiné à un homme emprisonné en Sibérie pour meurtre qui est l’élément déclencheur dudit voyage mouvementé. Direction la prison: elle embarque pour deux jours à bord d’un train, décidée à remettre le colis à son destinataire. C’est le premier motif d’une scène typique dans un wagon avec force vodka et des passagers cabossés par la vie, parmi lesquels une mère dont le fils a été tué à la guerre. Quelle guerre? Le réalisateur ne nous le dit pas, mais il évoque, avec d’autres personnages du compartiment, ces héros sacrifiés pour la cause sur fond de chants patriotiques. Une fois sur place, dans cette immense prison qui fait vivre toute une ville où pullulent prostituées et mafieux, la jeune femme n’arrive pas davantage à remettre son colis. Son mari a-t-il été transféré? Pourquoi refuse-t-on son colis? Ici on ne pose pas de questions et on n’obtient qu’une seule réponse aux demandes d’explications: c’est contraire au règlement. Bienvenue dans la Russie caucasienne. Bienvenue chez Kafka.

N’oublie pas que tu vas souffrir. Remuons un peu le couteau dans la plaie Russe. La femme douce du titre, c’est cette oie blanche, visage impassible, formidablement incarnée par la téméraire Vassilina Makovtseva, qui se plante devant la porte de la prison, décidée à n’en plus bouger et qui se fait embarquer par des policiers direction l’enfer. Les prémisses d’un chemin de croix Dantesque que le spectateur va endurer en même temps qu’elle, au gré de longs plans-séquences complaisamment virtuoses testant les résistances de chacun.
A l’instar de Robert Bresson des décennies plus tôt, Loznitsa s’inspire de la nouvelle La douce de Dostoïevski. Et en effet, la femme douce est cette figure Dostoïevskienne de pureté, ballotée, muette et impuissante, corrompue par la société dont on soutient le regard blême de victime opiniâtrement maso. C’est horrible donc horrifiant, mais aussi bouffon donc grotesque, traversé par une âme Russe malade. Bien sûr, on veut bien entendre Loznitsa lorsqu’il soutient que, si tout cela se passe bien en Russie, le film ne prétend en rien stigmatiser la Russie éternelle, la Russie soviétique, la Russie impériale et qu’ainsi, le sort et le chemin de croix de son héroïne, victime de l’arbitraire du pouvoir, ne doivent pas être limités au seul cas de l’enfer post-soviétique. Mais on n’est pas obligés non plus de croire la parole officielle tant à chaque plan, hurlent silencieusement les meurtrissures Poutiniennes (grandeur et oisiveté de surface, déliquescence et pauvreté en vrai). Faut lire entre les lignes, lire au-delà des plans… Forcément, ça réclame beaucoup comme chez Alexeï Guerman (Khroustaliov, ma voiture, 1998) et c’est exténuant.
On oublie trop souvent que s’il est documentariste doué, l’ukrainien Loznitsa fomente des films tel un Herzog: faire des documentaires comme des films et des films comme des documentaires. Ainsi, ceux qui ont déjà vu et éprouvé ses deux premières fictions, à savoir My Joy et Dans la brume, ne seront guère dépaysés, ils savent à quel point Loznitsa furète à la lisière du fantastique et même carrément parfois à la lisière du conte. Ainsi, lorsque vient le dernier tiers qui devrait définitivement faire le tri entre les réfractaires et les réceptifs, on n’est pas plus surpris que ça de ses décrochages. Le récit bascule soudain dans le fantastiques froid de la parabole la plus noire, la plus vénéneuse et la plus dérangeante où, comme chez Alice passant de l’autre côté du miroir, l’héroïne est confrontée à tous les visages grimaçants croisés précédemment, tous réunis lors d’un procès façon cercle grouillant. Un tableau onirico-terrifiant où la violence se nourrit et s’augmente de l’indifférence. Un fulgurance sublime et effroyable en même temps qui devrait marquer durablement les rétines.
Dans cette noirceur, le dérapage reste un moment de cinéma éblouissant. Bien sûr, chacun le goûtera selon sa sensibilité. Bien sûr, 2h23 sous la bannière triste monde tragique s’avère un poil too much chaos et, de la même façon que la trajectoire parait schématique, la peinture de la Grande Russie s’étouffe parfois dans son folklore. Et l’on peut comprendre l’accueil glacial au dernier Festival de Cannes aussi bien de la part de la presse (accueil très controversé) que du jury (Jessica Chastain et sa désormais célèbre réflexion outrée sur la sort des femmes dans les films en compétition lors de la conférence de presse post-palmarès). On en a entendu certains parler de non-assistance à personne en danger… N’empêche, le pouvoir du cinéma vainc les réticences et les lourdeurs. On sort de la salle à la fois soufflé et circonspect, en attendant de découvrir les prochaines visions cauchemardesques de cet artiste brillant mais intraitable envers les bipèdes.

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Ours plumitif.



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