Critique

Published on septembre 15th, 2017 | by Jean-François Madamour

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[CRITIQUE] FAUTE D’AMOUR de Andreï Zviaguintsev

[CRITIQUE] FAUTE D’AMOUR de Andreï Zviaguintsev Jean-François Madamour

FILM DU MOIS - SEPTEMBRE 2017

Summary: Date de sortie 20 septembre 2017 (2h 08min) / De Andrey Zvyagintsev / Avec Alexey Rozin, Maryana Spivak, Marina Vasilyeva / Genre Drame / Nationalités russe, français, belge, allemand

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Famille, je vous hais. Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif: Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Les nouveaux monstres. Depuis sa présentation en compétition au dernier Festival de Cannes, Faute d’amour ne nous laisse pas tranquille. Pas du tout. De son premier à son (presque) dernier plan, ce que l’on voit se révèle tétanisant. Son auteur, c’est Andreï Zviaguintsev, cinéaste naguère cultiste d’un autre Andreï (Tarkovski) dont nous avions beaucoup aimé Le Retour, Elena, Leviathan et un peu moins son Bannissement. Et son histoire de couple-qui-se-déchire et d’enfant-qui-se-sauve nous rappelle qu’il brille dans la noirceur. Vu les liens entre Zviaguintsev et Tarkovski, on se demande au préalable s’il n’y a pas quelque chose de L’enfance d’Ivan dans cette affaire d’innocence dévastée au pays de Poutine. En fait, pas tellement. Il y a de toute évidence des béquilles démonstratives, surtout lorsque l’on éprouve le poids de ses métaphores politiques – lorsque l’on parle de «(presque) dernier plan» plus haut, ce n’est pas anodin. Un simple plan d’enfant posé sans amour dans un parc et puis cut, c’était plus implacable, plus terrible encore qu’un lourd symbole en tapis roulant, réduisant soudain la portée de tout ce qui a précédé. Mais qu’importe, ces réserves-là, c’est broutilles: la noirceur qui se joue ici, et on a envie de dire la douleur, est inoubliable.
Ce bloc de basalte qu’est Faute d’amour nous choppe universellement, dès lors qu’il raconte la filiation, davantage encore que la médiocrité du père qui flippe de perdre son travail tannant et le narcissisme 2.0 de la mère qui passe sa vie à faire des selfies. Il suffit de quelques plans pour nous glacer le sang. Un plan sur l’enfant en larmes écoutant derrière une porte ses parents se déchirer dans le salon. Un autre plan où il regarde un ailleurs par la fenêtre de sa chambre, rêvassant à un avenir meilleur. Il suffit d’une phrase («on ne peut pas vivre sans amour»). D’un regard (celui d’un père qui, soudain, prend conscience de son rôle de père). D’un silence (celui des parents qui au moment de se coucher comprennent que «quelque chose» s’est passé). Et le film, plein de moments surpuissants de ce genre, parcouru par un suspens insoutenable dont on redoute la conclusion et que l’on voit se résoudre à mesure que l’on s’approche de la conclusion, ne peut décemment pas être balayé d’un revers de la main. Permettre la connaissance des êtres et du monde, les révéler dans le regard porté sur eux, voilà sans doute la plus noble ambition du cinéma, en même temps qu’une de ses définitions possibles. Faute d’amour l’accomplit, en crépitant d’une intensité rare.

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Ours plumitif.



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