Critique

Published on janvier 3rd, 2018 | by Jean-François Madamour

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[CRITIQUE] QUE LE DIABLE NOUS EMPORTE de Jean-Claude Brisseau

[CRITIQUE] QUE LE DIABLE NOUS EMPORTE de Jean-Claude Brisseau Jean-François Madamour

FILM DU MOIS - JANVIER 2018

Summary: Date de sortie 10 janvier 2018 (1h 37min) / De Jean-Claude Brisseau / Avec Fabienne Babe, Isabelle Prim, Anna Sigalevitch / Genre Comédie dramatique / Nationalité français

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Faire l’amour et boire du champagne. Dans une gare, Camille (Fabienne Babe) trouve un téléphone portable oublié qui, par miracle, s’ouvre sans avoir besoin de composer un code. Ce téléphone appartient à Suzy (Isabelle Prim) qui convient d’un rendez-vous chez Camille pour que la jeune femme puisse récupérer son bien. Pendant cette rencontre, Camille avoue: elle a vu les vidéos sexy sur son portable. Et Camille comme Suzy de partir dans une folle aventure, comme si elles partaient en bateau.

Seul contre tous. Si, comme l’affirme Jodie Foster, les studios font certes de mauvais films pour plaire aux masses et aux financiers, des cinéastes hardis s’autorisent encore, heureusement, à faire l’inverse: du bon cinéma qui n’a pas peur de troubler ou de déplaire et qui, espérons-le, trouvera une poignée d’aficionados. C’est le cas de Que le diable nous emporte qui, avec ses moyens minuscules, donne ce que les productions actuelles ne donnent quasiment plus: du mystère.
Bien sûr, on ne pourra pas empêcher les moqueurs de se moquer, cédant à toutes les facilités que leur donne Brisseau, en premier lieu de se foutre de la gueule d’une bande-annonce montée à la serpe. Il y a ceux qui détesteront de principe parce que c’est écrit dessus, c’est Brisseau. D’autres qui ne connaîtront rien à l’homme, à ses films, à ses démêlés et qui trouveront ça mal fichu. Armez-vous de courage et de patience. Attendez-vous, pendant la projection, à ce que ça soupire, ça ricane, ça claque les portes et ça chouine. Laissez-les vitupérer: il y a plus de courage chez Jean-Claude Brisseau que chez Ridley Scott.
Si vous avez aimé passionnément les précédents films du cinéaste, de Céline à Choses secrètes, auxquels on pense beaucoup, alors vous serez en terrain familier, vous serez chez Brisseau dans tous les sens du terme. Et vous serez parti à l’aventure comme au premier jour, filant droit vers une destination inconnue, suivant le fil d’une fable volontairement surréaliste (un portable, un appel, une rencontre, des rencontres etc.) et assistant à de multiples convalescences: comment chaque personnage, avec ses névroses et ses obsessions, finit par faire la paix avec lui-même.
Pour être plus précis, c’est exactement la même prouesse que dans La Fille de Nulle Part, son précédent long métrage, tourné chez lui avec une jeune femme venue d’ailleurs et des fantômes tous azimuts: comment avec strictement rien, Brisseau donne tout. Comment, en filmant toute l’action dans deux trois pièces (pas plus), il refait le monde, le réinvente. Et tant pis si ça passe souvent par la parole. Après tout, cette qualité d’écoute fait du bien aussi, parce qu’elle soigne et permet d’être sensible à autrui sans jamais être dans le jugement ou la condamnation expéditive. Le plaisir que procure ce cinéma de poche-monde réside un peu partout: dans cette façon qu’a Brisseau de revenir encore et toujours au sexe (et après le sexe, champagne pour tout le monde!) et à cette musique lancinante de Georges Delerue. Dans sa croyance inouïe en ce qu’il nous raconte. Dans son humour de dernière minute (une poêle dans la poubelle est bien utile pour assommer les amants trop bruyants). Dans son utilisation des effets spéciaux (un fond vert et hop, du cinéma chez soi) et de la 3D (car, oui, nous avons vu le film en 3D et c’était une expérience psychotronique). Dans ses retrouvailles émouvantes avec Fabienne Babe, des années après l’inoubliable instit maltraitée dans De bruit et de fureur. Dans ses références, enfin. Aux précédents Brisseau ou encore à d’autres comme Biette et son Loin de Manhattan (Jean-Christophe Bouvet en étrange vieux sage épris de yoga, vivant seul et apaisé). On n’aurait pas craché sur deux trois visions illuminées supplémentaires, d’autant que dans son dernier tiers, le récit donne à penser que le film, en donnant à tous les personnages la possibilité de se racheter au sens premier, revêt des allures de rédemption collective voire de conte moral. Mais c’est mal connaître la maison. La vision finale, soutenue par un éclat de rire, est formelle: pitié, non, ne nous délivrez pas du mal. Laissez le chaos régner au cinéma.

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Ours plumitif.



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