Critique

Published on septembre 21st, 2017 | by Gérard Delorme

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[CRITIQUE] DETROIT de Kathryn Bigelow

[CRITIQUE] DETROIT de Kathryn Bigelow Gérard Delorme

FILM DU MOIS - OCTOBRE 2017

Summary: Date de sortie 11 octobre 2017 (2h 23min) De Kathryn Bigelow / Avec John Boyega, Will Poulter, Algee Smith... / Genres Drame, Thriller / Nationalité américain

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Cause noire. Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…

Black is beautiful. En sortant de ses études de beaux-arts, où ses profs lui avaient inculqué les principes de l’expressionnisme abstrait, Kathryn Bigelow envisageait une carrière de peintre, lorsqu’elle a eu une révélation à la vision de La horde sauvage de Sam Peckinpah. Transportée par la puissance des émotions ressenties, elle s’est renseignée sur ce mystérieux processus qui consiste à projeter de la lumière à travers une transparence. D’un coup, elle a laissé tomber la peinture pour faire du cinéma. On peut comprendre ce qui l’a intéressée chez Peckinpah, un maître de l’observation du comportement humain dans des circonstances extrêmes. Dans la scène d’ouverture où les pilleurs de banque sont pris dans une embuscade, on voit comment l’adrénaline, déclenchée par le danger, amplifie leurs capacités de perception et de réaction. Avec une intuition géniale, Peckinpah a traduit visuellement ce phénomène en inventant une nouvelle façon de combiner les outils cinématographiques à sa disposition, notamment le ralenti et le montage. En digne héritière de Peckinpah, Bigelow n’a jamais cessé de traiter des thèmes qui confrontent l’homme à ses limites, cherchant à immerger le spectateur pour lui faire partager le point de vue des personnages. Son dernier film Detroit est un nouvel aboutissement de cette démarche, qui traduit une gamme variée d’émotions ressenties face au chaos (la fascination, la peur, le stress, mais aussi l’excitation) et qui s’exprime à différentes échelles allant de la fresque monumentale jusqu’au huis-clos intimiste.
Dans ce troisième volet d’une trilogie sur la guerre entreprise avec le journaliste Mark Boal après Démineurs et Zero Dark Thirty, la cinéaste traite un sujet peut-être encore plus risqué que d’habitude: les conflits inter-communautaires et l’inévitable domination du pouvoir blanc sur la population noire. Pour l’illustrer, elle s’appuie sur un épisode sombre de l’histoire américaine situé en été 1967 à Detroit. Il a beau remonter à un demi-siècle, il n’en est pas moins d’actualité, soulignant les inévitables similitudes avec des évènements contemporains.
Structuré en trois actes, Detroit s’ouvre par un prologue utilisant les peintures de l’artiste Jacob Lawrence, qui résume l’histoire et la migration des Africains-Américains vers les villes du Nord, révélant implicitement les racines de leur colère, laquelle s’exprime en été 1967 par des émeutes dans tout le pays. Elles ont été particulièrement dévastatrices à Detroit, où le film retrace leur déclenchement à la faveur d’une descente de police de trop. Le feu couvait depuis longtemps, et la révolte s’est propagée à une vitesse trop rapide pour être contenue. Avec toujours les mêmes effets, la violence des émeutiers se retournant nécessairement contre eux-mêmes. Cette première partie établit de façon indiscutable la virtuosité de la réalisatrice pour décrire la complexité du chaos d’une façon précise et dynamique. Utilisant des caméras portées et des techniques venues du documentaire, elle exprime un réalisme viscéral qui donne l’impression de vivre l’évènement de l’intérieur.
Après le chaos à l’échelle de la ville, le récit se resserre sur le fameux incident du motel Algiers, où une patrouille de police s’est rendue après avoir reçu un appel signalant un possible tir de sniper. Bigelow trouve ici encore un de ses domaines de prédilection: la période relativement brève où les circonstances libèrent l’homme de tous les gardes fous qui donnent à la vie quotidienne l’apparence de la stabilité et de la sécurité. Généralement, la loi du plus fort s’impose. C’est le cas ici, où les gardiens de l’ordre, sensés protéger les citoyens, déclenchent une autre forme de chaos, plus claustrophobique et intime que celui qui a lieu en dehors. Pendant une nuit entière, trois flics racistes, menés par un psychopathe borderline, retiennent, menacent et brutalisent les occupants de l’hôtel. A la fin, trois d’entre eux sont morts, tués par balles. La durée de la séquence (un bon tiers du film) et son intensité sont presque contreproductives. Trop d’horreur finit par émousser l’empathie recherchée avec les victimes.
Ce défaut est rattrapé par les choix dramatiques du script qui allie l’instinct et la raison. Mark Boal s’est documenté avec la rigueur qui a fait sa réputation, recueillant une masse d’informations, la plupart constituées de témoignages de participants aux évènements. C’est là qu’une décision cruciale a été prise, celle qui consiste à choisir quels témoins mettre en avant. Il y en a trois principaux: le gardien de nuit Melvin Dismukes (John Boyega) venu sur place avec l’intention de limiter les dégâts. Mal lui en a pris. Sa vie a été détruite. Le plus complexe et ambigu des personnages, il est un exemple de la difficulté des Noirs à s’insérer, d’autant que sa fonction (à moitié policier) le rend suspect aux yeux de sa propre communauté. Une autre point de vue est celui d’une femme blanche qui a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Julie Hysell (Hannah Murray) est venue de l’Ohio avec une copine pour faire la fête à Detroit. Elles se sont installées au motel par souci d’économie, mais le simple fait de se trouver en compagnie de Noirs leur a valu immédiatement de passer pour des putes. Enfin, et c’est peut-être la victime la plus emblématique: Larry Reed (Algee Smith) chanteur du groupe The dramatics, est venu se réfugier au motel pour éviter les émeutes, mais la nuit qu’il y a passé l’a traumatisé à vie.
Ce choix des points de vue n’est pas innocent. Il détermine une vision d’ensemble qui peut varier du tout au tout. C’est comme un jury: changez un seul juré, et le verdict final sera totalement différent. Il en va de même ici, lorsque le spectateur est invité à faire la synthèse des expériences vécues par les victimes, à l’issue du procès chargé de résoudre l’affaire dans le troisième acte. Ce n’est pas spoiler que de dire que le verdict a accordé l’impunité aux responsables. Le résultat incite à l’indignation et à l’action. Mais il tend aussi un miroir à l’Amérique contemporaine, montrant que rien n’a changé à l’époque de Black lives matter.
Ce constat fataliste est un des nombreux reproches adressés au film. Mais chacun son métier: celui de Bigelow et de Boal consiste à exposer les faits, faire partager des expériences, donner à réfléchir, pas à suggérer des solutions.

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