Critique

Published on mai 21st, 2018 | by Jeremie Marchetti

0

[CRITIQUE] UN COUTEAU DANS LE CŒUR de Yann Gonzalez

Tout est chaos. Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.

Un Cocteau dans le cul. Un couteau planté sur le tapis rouge, et voilà que Cannes aiguise ses lames : on ne pouvait donc s’empêcher de ressentir un mélange d’enthousiasme et de crainte quant à l’atterrissage forcé en compétition du nouveau film de notre cher Yann Gonzalez. Bien qu’il ait évité les vilaines huées, les divers retours ont bien fait sentir une incompréhension quasi-totale. Remember à ce titre l’accueil houleux de Sailor & Lula ou de Twin Peaks : Fire Walk with Me, ou les réceptions amères des derniers films de Nicolas Winding Refn (The Neon Demon) en compétition. On le sait bien depuis longtemps : ce qui se rapproche du genre, ce qui est ludique ou ovniesque est rarement bien accueilli en compétition, tout au plus dans les sections parallèles. Une leçon de philo de 4h ou de la misère humaine à la chaîne sur l’écran blanc, no problemo, mais tenter de faire plaisir, de se faire plaisir, et on vous matera de haut. Pas de hasard non plus pour l’excellent Under the Silver Lake, de David Robert Mitchell, lui aussi regardé à quelques encablures comme un machin pop un peu relou. Bref, comme disait Katia dans Le Père Noël est une ordure : « myope des yeux, myope du cœur, et myope du cul ». Amen.

Pour la première fois, on voit enfin Gonzalez s’approprier une histoire disons plus linéaire, volontairement proche d’un certain cinéma d’exploitation, ce qui peut paraître fort déconcertant au vue d’œuvres antérieures plus proches d’une certaine abstraction. Mais la tentative est là, vivante, debout, et on savoure : oui on vous l’a dit et répété, on nage bien dans un Cruising arrosé de sauce Argento, mais qui ne fera sans doute pas bondir les fanboys goreux et qui fera fuir les arty engoncés. Et au final, on s’en fout.

Coupe coupe, pellicule bout à bout, minets en chaleur : en guise d’intro, vrai montage et montage alterné entre un film coquinou en pleine révision et une mise à mort reprenant au pied de la lettre celle de l’ouverture de Cruising, où la lame symbolisait le phallus, alors qu’ici elle s’incarne telle quelle via un dildo mortel (on pense aussi au formidable Les jours et les nuits de China Blue, autre thriller transgenre couleurs néons) ! On imagine alors sans peine les fesses de tous les festivaliers se serrant de concert sur leurs fauteuils. La victime, brebis débauchée mais pas égarée, tournait dans les films porno d’Anne, une productrice dont le cœur en miette commence à déborder sur ses tournages fiévreux, où elle est secondée par le décadent Archibald (Nicolas Maury, toujours au top, et son inoubliable « Je veux tous vous voir au garde à vous et plus raide que Giscard »). Mais alors que la relation entre la productrice et sa monteuse bien-aimée prend l’eau, le serial killer de cuir et de cris continue de décimer l’équipe méthodiquement. Gonzalez brode alors un récit romanesque à partir de la véritable Anne-Marie Tenzi, rare productrice de porno des 70’s au caractère dit-on, impossible, et dont les œuvres fauchées n’étaient pas vues d’un très bon œil. En témoigne le légendaire Maléfices Pornos (auquel Yann rend hommage au détour d’une scène impayable), délire très cochon, très fauché et très sm qui fut considéré comme perdu durant des décennies.

Gonzalez s’amuse donc, et nous aussi bien sûr, sauf quand le cœur de cette écorchée vive d’Anne saigne à n’en plus finir, monstre d’amour piégé par la bouteille et la passion. Vanessa Paradis renaît en poupon, cassée après des années de rôles sans grande saveur, nous rappelant qu’elle n’avait pas tourné avec Brisseau ou Becker pour rien. Sa rencontre avec Romane Bohringer, autre révélation du début des 90’s, constitue l’un des moments les plus graciles du film, comme une idylle esquissée du bout des doigts.

Yann parle du cinéma qui le berce, qui nous berce, qu’on cite peu ou pas dans l’Hexagone, ou mal ailleurs. Dans la malice du détail, il ramène les habitués et amis (Nicolas Maury, Kate Moran, Julie Brémond et plus loin Bertrand Mandico, Christophe Bier ou Elina Löwensohn), les visages d’un autre temps (Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Yann Colette, Ingrid Bourgouin), les jeunes loups du queer (Pierre Emo, Simon Thiebault ou Igor Dewe) et une nouvelle génération qui fait du bien (Jonathan Genet, Felix Maritaud, Khaled Alouach ou Jules Ritmanic) : l’impression d’une troupe délicieuse et soudée, jamais là par hasard, gueules belles ou abîmées qui animent merveilleusement ce giallo aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Là aussi, on suppose que loin de toute proposition à message ou ancrée dans le réel, ce spectacle 101 % queer a dû échapper à ceux qui attendaient manifestement une « compétition hétérosexuelle » (based on a true story). Dans un très beau geste, bien que violent aussi, Gonzalez répare l’invisibilisation, la morgue et la méchanceté qui frappent la représentation des lgbt dans le cinéma de genre, parcourant assidûment le paris gay d’autrefois : bar lesbien, backroom de ténèbres, cinéma porno, boîte de nuit, cruising-bar enfumé, le tout avec une mixité réjouissante. Et le psychopathe, cœur et corps brûlés, nous ramène à l’essentiel : ce qui tue, ce qui ronge, ce qui salit, c’est l’homophobie. Le tout se mariant aux exigences du giallo, entre l’animal totem traité par la voie du fantastique (dans un autre temps, le film se serait sans doute appelé « Un Corvo con gli occhi bianci ») et les motivations psycho-sexuelles typiques du tueur, nous rappelant à juste titre que ce sont les âmes brisées qui s’exprimaient au bout de la lame. Le traditionnel gimmick homophobe du « travesti tueur » est même détourné dans un film dans le film, où l’assassin se relève être une mère hétéro !

Loin de l’afféterie pour le plaisir du vintage, le choix de placer la toile de fond durant l’été 79 regorge d’évocations : le Sida n’avait pas encore brûlé l’hédonisme ambiant, le disco chauffait encore les pistes (l’utilisation de l’incroyable morceau Malaguena dans une séquence qui rend fou), et l’on entendait encore l’écho des voix de Jeanne Moreau ou de Marie Laforêt sur un transistor. C’est aussi l’envie de revenir au Paris blafard comme on le filmait dans les 80’s, un Paris éreinté, presque de fin du monde, où l’on court en imper comme Florence Guerin au début du Couteau sous la gorge, où le monde interlope fascine plus que les apparts bourgeois. La reconstitution des productions porno de l’époque, Cadinot en tête, a bien évidemment quelque chose de croustillant, de touchant et de drôle (car oui, le film l’est très souvent). Moins urbaine, et sans doute déconcertante pour beaucoup, la seconde partie se met au vert, marchant sur le sol terreux de Rollin ou de Franju, avec ces monstres bienveillants, ces dames hantant les cimetières, ces forêts de légende où l’on se perd.

Comme chez Argento et DePalma, le final galvanisant revient quant à lui à la charge en habit méta, où la clef du mystère se trouve au cœur des rêves, au cœur d’un film, au coeur d’un chagrin. Soit les matières même du cinéma de son auteur. Comme disait l’adolescent à la star dans Les rencontres d’après minuit : « le fond de votre bouche en disait plus long que toute votre vie ». Et autant dire que le fond du cœur de Yann en dit certainement plus sur le cinéma qu’on aime que tout le cinéma actuel…

Spread the chaos
  • 207
    Shares
[CRITIQUE] UN COUTEAU DANS LE CŒUR de Yann Gonzalez Jeremie Marchetti

FILM DU MOIS - JUIN 2018

Summary: Date de sortie 27 juin 2018 (1h 42min) / De Yann Gonzalez / Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran / Genre Thriller / Nationalité français

4


Tags:


About the Author

Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !