Critique

Published on juin 25th, 2017 | by Éric Vernay

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[CRITIQUE] 120 BATTEMENTS PAR MINUTE de Robin Campillo

[CRITIQUE] 120 BATTEMENTS PAR MINUTE de Robin Campillo Éric Vernay

FILM DU MOIS - AOÛT 2017

Summary: Date de sortie 23 août 2017 (2h 20min) / De Robin Campillo / Avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel / Genre Drame / Nationalité français /

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Sexe, mort et actions coup de poing. Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l’indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean.

Robin Campillo confirme son talent après Eastern Boys: sa fresque 90’s sur les militants d’Act-Up Paris nous plonge dans une transe politique à l’émotion intense. Dans Les Revenants, le premier film de Robin Campillo, il était question de zombies, et des problèmes politiques, médicaux et sociaux que cela impliquait. Son deuxième long, Eastern Boys, débutait sur une incroyable scène d’intrusion dans un appartement, sur fond de beats électroniques, avant de basculer dans la romance gay. 120 Battements par minute synthétise un peu tout ça, les zombies, la politique, le sexe, la maladie, les actions coups de poing, l’homosexualité et la musique électronique, pour le reformuler autrement: une fresque historique sur les militants d’Act-Up Paris, au début des années 1990. L’épidémie du SIDA fait alors des ravages mortels, notamment chez les gays, lesbiennes, toxicomanes, prostituées ou personnes incarcérées. Un scandale que l’association veut afficher à la place qui devrait être la sienne: au cœur du débat politique d’une France mitterrandienne encore trop hypocrite et réac’ sur la question, préférant se boucher les oreilles et détourner le regard que de traiter sérieusement la question.
Comme When We Rise, la récente série de Gus Van Sant sur la lutte LGBT aux USA, le film de Campillo est un portrait de groupe: la lutte passe avant les individualités, mais chaque voix compte pour faire avancer la lutte. Il s’agit de se faire entendre. Progressivement, le cinéaste français isole ainsi chaque militant dans la salle d’AG, les caractérise en quelques touches précises, comme on activerait l’un après l’autre les câbles d’un mur d’enceintes. Les longs débats des militants, souvent passionnants dans ce qu’ils révèlent de trajectoires et de pensées diverses malgré le front commun, ressemblent à des stratégies de guerre. Leur vie est en jeu, le temps presse, il faut s’organiser façon commando. Leur maladie devient un vrai job pour certains (ce qui donne lieu à un beau dialogue entre les deux personnages centraux, qui découvrent leur méconnaissance l’un à l’égard de l’autre), elle moule leur identité, les transforme en soldats, en conférenciers, en experts en marketing (captivantes séances d’AG consacrées aux slogans provocants pour éviter l’indifférence des médias), en médecins (pour faire bouger les laboratoires, il faut soi-même devenir un expert sur le virus), en artistes (les actions ont des airs de happening d’art contemporain) mais aussi en famille, pour laquelle chaque membre a son importance, notamment dans les moments difficiles, et ce malgré les désaccords passés (cf. la bouleversante séquence de veillée funèbre où chacun communie dans l’émotion tout en réagissant très différemment à la mort).
Sous le regard juste et poignant de Campillo (un regard plus musical que visuel, attentif aux rythmes), ces zombies magnifiques avancent dignement, sérieusement. Ils semblent animés d’un hédonisme aigu, car lucide sur le précipice qui guette, d’une libido insatiable car condamnée à se transformer tôt ou tard en douleur (pour soi ou pour l’autre), d’un romantisme malgré eux et qu’ils ne peuvent partager qu’entre eux, comme un effet secondaire de la maladie. D’où la belle pulsation électronique imprimée par Arnaud Rebotini à cette longue danse avec la mort, un pouls constant et entêtant dont les héros semblent plus conscients que les autres. Car ils savent bien que pour eux ou leurs proches contaminés, le beat, aussi magnétique qu’il soit, devra bientôt s’arrêter.

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