CHAOS 2.0

Published on septembre 18th, 2017 | by Gautier Roos

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LA CINÉPHILIE, C’EST FINI (MAIS C’EST TRÈS BIEN COMME ÇA)

Quelque part au mois d’août, au beau milieu d’un calendrier peu inspiré en matière de sorties, une querelle intestine agitait les bas-fonds cinéphiles. Il y était question de morcellement du public, de reconfiguration du paysage critique, et, une fois n’est pas coutume, de mort du cinéma.

C’était beau, parce que ces questions, bien qu’inlassablement ressassées au fil des années, produisent rarement l’effervescence d’un débat.

C’est un portrait d’Arnaud Sagnard consacré à Jean-Baptiste Thoret (Le dernier des cinéphiles) qui ouvrit les sympathiques hostilités sur le site du Nouvel Obs. Le papier, lorgnant du côté de l’hagiographie (l’auteur ne s’en cache pas), semblait corroborer les dires de l’ancienne plume de Charlie Hebdo: incapables de susciter l’événement au delà du cercle d’initiés, le septième art, et plus largement la cinéphilie, auraient déserté l’espace public.

Pour les distraits qui n’auraient pas vu la chose passer, l’article est là.

On l’apprit quelques semaines plus tard: le manifeste aux accents pas vraiment optimistes avait tracassé les têtes nouvelles (Thomas Aïdan, jeune créateur de La 7ème obsession) et moins nouvelles (Jean-Marc Lalanne, le monsieur cinéma des Inrocks, naguère rédacteur en chef aux Cahiers) du paysage critique. Les réseaux sociaux amplifièrent bientôt ce que l’on appelait pas encore une affaire.

Chacun sortit son petit arsenal de raisons pour défendre un art supposément en péril, un réquisitoire qui ressemblait à ça: non messieurs, la cinéphilie n’est pas morte, elle est même plus vivante que jamais. Émergence de nouvelles revues spécialisées (Répliques, Carbone.Ink…), apparition de foyers hybrides susceptibles de relayer les coups de cœur d’hier et d’aujourd’hui (La Cinetek, Vodkaster…), renouvellement du vivier critique au sein des tribunes de la presse généraliste: les arguments de la défense étaient, comme souvent dans l’exercice du droit de réponse, tous valables. Par clémence, on fera juste l’impasse sur cette ineptie lue ici et là, qui supposerait qu’acter la mort de la cinéphile soit « vexant et humiliant pour toutes les personnes qui partagent chaque jour leur amour du cinéma » (à lire ici).

La mésentente était totale: on parlait évidemment de deux choses différentes, et ce dialogue de sourds rappela à quel point la meilleure façon d’éviter un problème, c’est encore de répondre par un simulacre roublard en guise de réplique contestataire. Le petit monde du cinéma, croisement de l’art et de l’industrie (un truisme qu’il est toujours utile de rappeler) est friand de ces entourloupes promotionnelles dégainées quand il se sent menacé, permettant de bomber le torse tout en bottant lâchement en touche.

Vous ne voyez pas? Exemples de syllogisme que les lecteurs du Film Français connaissent bien: le CNC qui se félicite annuellement de la bonne santé du cinéma hexagonal, quand il feint d’ignorer qu’un Dany Boon et un Philippe de Chauveron lui ont gentiment gonflé ses chiffres de fin d’année; le CNC qui se félicite de la diversité de notre industrie, pour la simple et bonne raison, aussi autoritaire que spécieuse, que l’on produit plus de 200 films d’origine française par an dans notre cher pays.

Rhétorique subtile qu’il convient donc de débusquer là aussi: la cinéphilie se porterait de mieux en mieux, car de nouveaux médias témoignent chaque semaine de leur amour pour la chose, et ce, bien évidemment, quelle que soit leur portée publique.

L’assertion fera rire celui qui fréquente les salles du Quartier Latin, haut-lieu cinéphile s’il en est, et qui constate non sans affliction que les lieux sont fréquentés quasi-exclusivement par des fidèles du troisième âge (exception faite des avant-premières du Reflet Médicis et des ciné-clubs du Christine 21).

Le propos paraîtra ridicule à celui qui, manœuvrant entre les eaux troubles de la TNT et de la bande FM, cherche en vain qu’on lui parle de mise en scène, de composition de l’image, ou même (pourquoi pas) de politique des auteurs.

Jean-Baptiste Thoret en a lui-même fait les frais: vous savez probablement que son émission Pendant les travaux, co-animée avec Stéphane Bou, a brusquement déserté la grille d’Inter à l’été 2014. Estimant qu’il est compliqué d’évoquer l’œuvre d’un King Vidor ou d’un Paul Schrader à une heure de grande écoute, la direction du service public lui a préféré l’émission de Nagui…

C’est un peu scandaleux à dire, mais rien ne sert de blâmer la station en question: il n’y a pas vraiment de raison de maintenir sous perfusion des programmes qui, aussi passionnants soient-ils, n’intéressent guère le public. Les producteurs d’émissions ne sont pas des oracles: ils anticipent rarement les préférences de l’audience, ils s’y accordent, tout simplement. Plus aucune émission de cinéma ne concourt au discours critique aux heures de grandes écoutes? Les réalisateurs invités sur le fauteuil de Ruquier y parlent de tout, sauf de cinéma? Le petit peuple est autant à blâmer que les patrons de chaînes, si ce n’est plus.

De même, inutile d’en vouloir aux Inrocks ou à Télérama de réduire leurs tribunes ciné à portion congrue: le jour où le lecteur cultureux souhaitera retrouver un dossier de 16 pages sur le cinéma de Melville ou de Kurosawa, gageons que le format long retrouvera des couleurs. Jusqu’à preuve du contraire, la flânerie culturelle, faite d’inserts promotionnels et de succincts mémos « à ne pas louper« , lui satisfait. Le mensuel gratuit d‘UGC, Illimité dicte ses standards aux titres ciné plus sérieux? On caricature à peine.

Cela fait maintenant quelques années qu’on le sait: la cinéphile est devenue un truc de marginal, une incongruité qu’on relègue aux hors-séries et autres numéros anniversaire, y compris au sein des prescripteurs culturels qui font référence. Cherchez la dernière fois où Les Inrocks et Télérama, encore eux, ont consacré leur une à un cinéaste mort (c’est-à-dire décédé ou privé d’actu): vous serez encore debout à l’aube.

Dans la presse culturelle de 2017, un cinéaste mort est un cinéaste invisible: une fois passé le concert de louanges chic qui vient d’accompagner l’annonce du décès, il est très bien dans sa tombe. Une petite page pour parler de Luis Buñuel à l’occasion de la ressortie de six films en copie restaurée cet été: c’est peu, mais c’est ce qu’est prêt à digérer un lecteur intello d’aujourd’hui, du reste sûrement très fier d’exhiber au grand jour sa cinéphilie devant les copains (qui ne se privent d’ailleurs pas de faire pareil).

Certes, on trouve encore de la critique et de l’analyse en détail dans So Film, Les Cahiers, Positif et autres revues spécialisées de bonne facture (la liste pourrait en fait continuer longtemps), mais ces titres sont-ils représentatifs de quoi que ce soit? Ces revues ne prêchent-elles pas en territoires déjà conquis? Si ces marques ont toutes refusé de prendre le « virage du numérique », leur site n’étant qu’une vitrine pour un abonnement papier, n’est-ce pas là la preuve qu’elles ne parlent pas la langue de l’époque?

Des cinéphiles fétichistes du coffret DVD collector d’un côté, des occasionnels qui s’autorisent parfois une sortie ciné/famille/dimanche de l’autre, et au milieu, plus rien: ce que déplore Jean-Baptiste Thoret depuis des années, c’est la disparition de la classe moyenne cinéphile, ce cadre commun, qui, sans érudition préalable, permettait de discuter de Bette Davis ou Gary Cooper à la cantoche sans avoir besoin de rappeler qui ils sont. Il n’y a plus de cinéphilie possible quand l’ère du temps parle une autre langue que celle du cinoche, qu’il soit intello, bisseux, auteuriste, populaire, ou affublé de n’importe quelle autre étiquette.

En allant faire vos emplettes, faites le test: interpellez des passants au hasard (pas uniquement des octogénaires) pour leur demander le nom de deux films avec Henry Fonda, Katharine Hepburn, Paul Newman ou Robert Mitchum. Vous constaterez, aux résultats affichés, que la question est aujourd’hui bien plus délicate qu’elle n’en a l’air. Vos cobayes de quartier auraient sûrement préféré qu’on fasse la même expérience avec des acteurs de séries, le dénominateur commun de la culture d’aujourd’hui.

Une anecdote vécue comme un traumatisme par Yves Boisset résume tout: lors d’un cours donné au Conservatoire, le cinéaste conseille à son étudiant de s’inspirer de Michel Simon dans Drôle de Drame de Marcel Carné pour les besoins d’une scène. Surpris de constater que l’élève ne voit pas du tout de quoi il parle, Boisset égrène une longue liste de films avec l’acteur suisse, stoppée sèchement par l’intéressé (Ah mais ce sont des films en noir et blanc ça? Je ne supporte pas les films en noir et blanc). Si même le Conservatoire s’y met…

Malgré nombre d’initiatives bienvenues (Carbone.ink, Blow up, les entretiens menés par Murielle Joudet pour Hors-Série…), impossible de nier que le cinéma ne représente pas grand chose pour la vaste majorité des gens, et que cette vaste majorité de gens va probablement en s’accroissant avec le temps. C’est inepte, mais surtout un peu faux-cul de se refuser à l’admettre.

C’est surtout ni bien, ni mal, ni heureux, ni déplorable, ni scandaleux, ni irréversible, mais c’est ainsi. En France, on reconnait sans peine que l’opéra n’a plus rien de populaire, que les jeunes n’achètent plus de téléviseurs quand ils emménagent, mais un interdit aussi snob que démago nous empêche d’acter la fin du voyage cinéphile comme art de masse et comme plaisir partagé: les gardiens du temple ne sont pas toujours là où on les croit.

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3 Responses to LA CINÉPHILIE, C’EST FINI (MAIS C’EST TRÈS BIEN COMME ÇA)

  1. Pingback: Le cinéma est mort | Paul Fortune

  2. jérôme says:

    Juste pour rétablir un fait : Thoret n’a jamais été remplacé par Nagui sur France Inter… L’émission de Thoret et Bou était certes diffusée de 11h à midi pendant sa première saison mais c’était alors une émission estivale, qui n’avait pas vocation à occuper cette case le reste de l’année. De fait, à la rentrée, l’émission a fait une saison en étant programmée tous les vendredi (se fixant à 15h jusqu’à la fin de la saison 2014, comme on peut encore le lire sur le site de france inter). Il se trouve qu’ensuite la direction de France Inter a changé et que Thoret et Bou ont fait partie de la charrette (mais en même temps que nombre d’animateurs comme Alain Bougrain-Dubourg ou Daniel Mermet). L’arrivée de Nagui dans la case 11h-midi n’a rien à voir avec leur éviction, puisque celui-ci succédait à « on vas tous y passer » l’émission de Frédéric Lopez puis André Manoukian, à l’antenne depuis 2012.

  3. Manzanera JJ says:

    La cinéphilie finie? Le cinéma mort? Je crois qu’on entend cette antienne depuis les années 80 et cela devient un peu lassant car on peut encore croiser des spectateurs pointus qui n’ont pas entre 60 et 80 ans fort heureusement.
    Une culture ciné s’acquiert et les gamins d’aujourd’hui doivent tout simplement avoir accès le plus tôt possible, sans a priori, aux films de toutes les époques afin de devenir de futurs cinéphiles …mais les responsables sont souvent les vecteurs usuels de diffusion qui décrètent par avance que de toutes façons le « public ne supportera pas un film en Net B », un « film antérieur aux années 70 », etc…
    La suppression de l’émission de Thoret et Bou fut un premier scandale, celle de M Ciment un second…mais cela est du fait de décideurs qui décident que les formats courts conviennent mieux au temps de cerveau disponible actuel chez l’auditeur lambda, ignorant tous ceux qui décident de boycotter alors les ondes.

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