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Published on mars 26th, 2018 | by CHAOS REIGNS

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MON CHAOS DE MAI 68: JEAN-DENIS BONAN SE SOUVIENT POUR NOUS

«Que s’est-il passé pour qu’une poignée d’étudiants puissent contaminer la France entière?»

«Le contexte social était connu: la guerre d’Algérie s’était achevée six ans plus tôt, la guerre du Vietnam faisait encore rage, l’économie était assez saine, le chômage faible, le régime gaullien était, si ce n’est autoritaire, assez moralisateur, la censure allait bon train, les femmes étaient écartées de des instances décisionnelles, les partis d’opposition traditionnels exerçaient une politique parfois rétrograde et conservatrice. Le monde était encore un monde ancien, l’informatique en était à ses balbutiements, nul n’imaginait l’ère numérique et encore moins Internet. Et voilà, c’est comme si dans un inconscient collectif, on avait pressenti quelque chose qui rappelait l’apocalypse. On ne le voyait pas consciemment ce changement du monde, mais nos rêves en étaient touchés. C’est parce que le terrain était déjà miné que la révolte a pu souffler sur toutes les couches de la société.

Étudiants, ouvriers, paysans, employés, artistes, tous s’enflammaient par des slogans qui en définitive n’avaient rien de formules revendicatives : SOUS LES PAVÉS, LA PLAGE. IL EST INTERDIT D’INTERDIRE. L’IMAGINATION AU POUVOIR. PRENONS NOS DÉSIRS POUR DES RÉALITÉS. JE NE VEUX PAS PERDRE MA VIE À LA GAGNER… Tout se passait comme si la marge de la population, les poètes envahissaient le champ de la société. Mai 68 peut être considéré comme un débordement de la marge. Ainsi, on ne peut aujourd’hui comprendre les événements qui se sont déroulés il y a cinquante ans que dans la mesure où l’on considère toutes les marges comme parties agissantes dans le monde : les exclus, les fous, les exploités, les poètes, les putains. Je me souviens, un journaliste dont j’ai oublié le nom m’avait demandé de résumer Mai 68 en une phrase, j’avais répondu: «c’est une révolte contre la banalité du monde».

DU CHAOS. Chaos, à cause des grenades, à cause des cris, à cause du bouleversement, parce que la rue était vivante, parce que les frontières s’effondraient, parce que les femmes prenaient la parole et leurs droits, parce que les homos ne se cachaient plus et se montraient, parce que les ouvriers s’unissaient aux étudiants, parce qu’il y avait des camarades et non pas des Français et des immigrés, parce que nous étions tous des Juifs allemands…

Ce chaos, mes copains et moi, nous le désirions, nous le préparions. Dès 1967, les cinéastes Mireille Abramovici, Michel Andrieu, Jacques Kébadian, le psychanalyste Jean-Claude Polack, moi-même et d’autres que je n’oublie pas, avions fondé le groupe de cinéma ARC dont l’objectif était de faire des films contre la société capitaliste et bourgeoise. Vaste programme que nous avions entamé en filmant aux premiers jours de l’année 68 à Berlin. À Berlin, alors que se multipliaient les manifestations pour la victoire du peuple vietnamien, des étudiants au sein de leurs facultés inventèrent un mouvement intitulé «Université Critique». Il s’agissait de critiquer l’école qui préparait les futurs cadres de la bourgeoisie. Malgré l’attentat contre Rudy Dutschke, le leader de ce mouvement, nous avions achevé le film à Paris et étions résolu de poursuivre notre travail dans les universités en France. Nous décidions d’aller à Nanterre juste avant que se déclenche le mouvement du 22 mars. C’est dire que nous étions aux premières loges pour témoigner de cette incroyable libération que fut ce mois de Mai. Durant tout ce mois qui dura jusqu’en juin, nous avons tourné: Ce n’est qu’un début, Le droit à la parole, Comité d’action 13ème, Le joli mois de mai etc. Comme nous étions en première ligne, des cinéastes sont venus nous aider et parmi eux Jean-Luc Godard, Claude Miller, Jean Rouch, Sophie Tatishef. J’ai personnellement réalisé Le joli mois de mai dans une salle de montage louée par Godard. Jean Rouch a laissé à ma disposition sa salle de mixage du musée de l’homme et bien d’autres personne furent à nos côtés.

Puisqu’on parle «chaos», il faut que je dise que, parallèlement à ces innombrables activités, en plein mois de mai, j’ai tourné un film personnel La Femme Bourreau. Ce tournage a été fortement critiqué par mes amis du groupe ARC qui pensaient que je faisais là œuvre de «petit-bourgeois». Peu importe, nous sommes restés des camarades encore aujourd’hui.

Au moment de mai, se créa les États Généraux du Cinéma, j’y participais évidemment. C’est là qu’une mission délicate me fut confiée: mettre en grève le plus grand cinéma de Paris «le Gaumont Palace» de la place de Clichy. En effet, si toute la France était en grève, les cinémas, eux, tournaient toujours. Avec ma compagne Mireille, nous avions donc rencontré les employés du Gaumont et ensemble, nous avions dressé une liste de revendications qui, de l’avis de tous, ne pouvaient être satisfaites. Une délégation du personnel se rendit illico à la direction pour présenter leurs demandes. À peine une heure suffit pour que les employés obtiennent satisfaction. Il n’y eut alors pas de grève, les employés étaient victorieux, nous avions échoué.

Si tous les cinémas étaient ouverts, les 3 Luxembourg furent occupés par quelques étudiants. Au cœur de leur programme, mon film interdit à tout public Tristesse des anthropophages fut plusieurs fois projeté. Ainsi, cette œuvre «maudite» fut visionnée par des étudiants de l’IDHEC qui me demandèrent alors d’être leur enseignant. De cette manière je fus professeur dans une grande école de cinéma de 1969 à 1975.

Après une rude journée de travail sur La Femme Bourreau, je me mettais, une fois de plus, à filmer dans la rue face aux forces de police, face à leurs matraques et leurs grenades. Les CRS, fous de rage, s’en prirent à moi, me frappèrent à coup de matraque, me brisèrent la main gauche alors que je tenais comme un trésor le magasin de pellicule 16 mm que nous venions d’impressionner du côté de la gare de Lyon, le 24 mai 1968 aux environs de minuit.

Au lendemain de la reprise du travail, j’ai poursuivi une pratique engagée jusqu’à créer en 1973 le collectif CinéLutte au sein duquel je pus réaliser Jusqu’au bout sur la lutte des travailleurs immigrés et Bonne chance la France sur les luttes durant les élections présidentielles. Mis à part le majeur de ma main gauche que je ne peux plus plier, que reste-t-il de ce joyeux chaos de Mai? Je pense qu’il reste pour ceux qui l’ont goûté ce parfum de poésie que je tente de transmettre au mieux. Car si mai 68 fut un mouvement politique, il fut avant tout, un soulèvement poétique. Ainsi Francis Lecomte de Luna Park Films va éditer mes courts métrages réalisés en 1966, 67 et 68 sous le titre de Troubles. Ce DVD contiendra aussi bien des fictions que des documentaires où il sera question de troubles sociaux, de troubles mentaux, sur le fait d’être troublés, émus.

Et comme «l’émotion», nous le savons par l’étymologie du mot, est «mouvement», est «émeute», à tous je souhaite d’être émus.»

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One Response to MON CHAOS DE MAI 68: JEAN-DENIS BONAN SE SOUVIENT POUR NOUS

  1. BONAN Jean-Denis says:

    Merci d’avoir publié mon témoignage. Bravo pour vos publications. J D Bonan

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