Carré Rose

Published on novembre 13th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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CARRÉ ROSE. VICES PRIVÉS, VERTUS PUBLIQUES. Miklós Jancsó, 1976

Faire l’amour ou faire l’amour? C’est un peu ce que nous chante à chaque seconde ce film historique sans chemises et sans pantalon signé par le pourtant très respectable Miklós Jancsó à une époque où sa filmographie fut alors plus ou moins délaissée par l’intelligentsia. Dans les années 60, le cinéaste s’était distingué par de nombreuses œuvres fortes et exigeantes qui s’emparaient de l’histoire de la Hongrie en mêlant poésie et politique dans un formaliste éclatant. En comparaison, Vices privés et vertus publiques semble appartenir à une autre caste du cinéma, sans doute en raison de son sujet plus léger et de sa forme plus volage.

On se remémore sans peine l’explosion d’un certain cinéma décadent européen dans les années 70, qui revisitait l’histoire sans aucune concession, dédale où l’on pouvait croiser Salò, 1900, Salon Kitty ou Caligula. Ce qui explique peut-être, un peu grossièrement, que ce film de Jancso fut presque considéré comme un enfant de la sexploitation: dernièrement, le film a rejoint – un peu inexplicablement – le catalogue de Mondo Macabro, alors dédié aux films de genres bizarroïdes. Bref, est-ce de l’art ou du cochon? Qu’importe: c’est chaos et c’est l’essentiel.

Délaissant sa Hongrie natale, Jancso va porter une attention toute particulière à la tragédie de Mayerling, récit appartenant alors à l’histoire autrichienne, pour en faire tout ce qu’on ne pouvait pas imaginer sur le sujet! Ouvrez votre livre d’histoire à la page fin du XIXe siècle: Rodolphe l’archiduc d’Autriche, fils de la dite Sissi, est retrouvé mort, suicidé dit-on, avec sa maîtresse. Le doute subsiste, alimentant de folles rumeurs et d’improbables histoires (meurtres, coups montés et tutti quanti); Rodolphe ayant été de son vivant un sacré filou de la fesse. Voilà qui suffit à Jancso pour broder une récréation géante du cul, loin des turpitudes plus arides de son cinéma d’autrefois. Laissez respirer Miklós un bon coup.

Tout nu dans le foin, Rodolphe exalte. Sa vie c’est une fanfare sur l’herbe, des airs de piano, des plans à trois moelleux avec sa demi-sœur et son demi-frère. Sa servante – indispensable Laura Betti – le couvre aussi de baisers et de caresses impudiques. Loin de la politique du pays, de la cour et de l’autorité parentale, Rodolphe a bâti une forteresse de plaisir, d’où il chasse les mécréants en uniformes. Pour se moquer de l’ordre et la morale, des dirigeants et du pouvoir, contre l’ennui et la rigueur, il décide d’inviter tous les jeunes gens issus de famille royale de la région. Au cour d’un après-midi ensoleillé, tous s’enivreront de cocktails aphrodisiaques pour se livrer ensuite à une orgie étourdissante. Mais toute fête a une fin…

L’exercice paraîtra racoleur, au pire facile, mais il fait du bien aux yeux, aux oreilles et ailleurs aussi. Dans un plan séquence de plusieurs minutes, les invités dansent encore et encore, les vêtements disparaissent, les corps tombent puis se relèvent, et dansent, rient, vivent. Dans ce lupanar de rêve, Jancso parle sans doute de la liberté sexuelle des seventies, celle sans remords, sans sida, sans limites. Une fête des corps qui charme et qui use, qui célèbre le corps masculin comme le corps féminin. Et même au delà, comme durant cette scène d’amour où Rodolphe se donne dans tous les sens à sa maîtresse hermaphrodite (incarnée par Teresa Ann Savoy, petite poupée vue comme par hasard dans Caligula et Salon Kitty). Quant on sait que le film fut projeté la même année que L’empire des sens à Cannes, on se dit qu’il devait faire chaud sur la croisette.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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