Carré Rose

Published on janvier 10th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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CARRÉ ROSE. LA MESSE DORÉE. Beni Montresor, 1975

C’est incomparable: les années 70 furent des années à orgies. En tout cas, au cinéma. Simulée ou pas, partouze partout, partouze pour tous. La révolution sexuelle avait manifestement invité à se rapprocher bien au chaud, entre adultes consentants, et personne n’avait rien à y redire. Il n’était donc guère étonnant de voir des films dont le sujet fut l’orgie elle-même, réceptacle de toutes les attentes et de tous les délices, le mythique Derrière la porte verte ayant fait sauter une poignée de gonds et sans doute lubrifié quelques prudentes serrures. Citons pour mémoire Vices privés et vertus publiques, Salon Kitty, Caligula, Satan’s Blood, Black Emmanuelle en Amérique, Exhibition 2 ou encore Body Love. Mystère des mystères, La messe dorée, production franco-italienne suivant la même voie sans le porno, disparaîtra littéralement du commun des mortels après sa sortie salle. Aujourd’hui (et même à l’époque à vrai dire), le second film (après le tout aussi invisible Pilgrimage) du décorateur d’opéra Beni Montresor paraîtra sans doute bien prude et chaste contrairement à ce que laisse entendre son sujet, nettement plus sulfureux sur le papier; ce qui ne l’empêche pas de dégager un étrange fumet, mélange d’encens, de cyprine et de volaille cuite. Nous voilà bien.

À la croisée des chemins, après Buñuel, Resnais, Fellini ou Cocteau, Lucia Bosé emprunta la petite route du chaos, Comtesse Bathory chez Jorge Grau dans Cérémonie Sanglante, ou mère maudite par un fils aux pouvoirs terrifiants dans Arcana. Aucune raison que ça s’arrête. Dans La messe dorée, toute d’or, aimable et apprêtée, elle tournoie dans sa robe pour accueillir ses invités à sa table. La nuit tombe, tout luit dans une étrange lumière au château, et les esprits s’échauffent. Les regards inquiets et excités, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui disparaissent et ceux qui apparaissent: tout gonfle d’une étrange stupeur. La maîtresse de cérémonie a manifestement plusieurs enfants, tous adolescents, mais qui est qui réellement? Le mari, un Maurice Ronet éteint, se dérobe. Pute épileptique chez Bertolucci dans 1900, spectre grimaçant chez Argento dans Suspiria, Stefania Casini s’égosille en lesbienne surchauffée, dévorant à pleine bouche un poulet savoureux avant de le cracher au visage de la fille qu’elle aime. On ne choisit pas l’aile ou la cuisse, on aura les deux: plus tard, les deux femmes déclareront leur flamme devant le mari de l’une, devenu le jouet de ces demoiselles, éjaculant tristement dans le recoin d’une chambre.

Mais l’orgie, elle est où? Ici et nulle part. Après une danse enivrante, l’atmosphère se décante, on fait l’amour dans les coins, on s’éparpille. Une des filles de la famille vivra un dépucelage sacré, précieux comme une procession, fatale comme une communion, qui se terminera quand le sang virginal coulera du bout de quelques doigts. Dans une chambre obscure, un inceste sera consommé. Chez Montresor, la décadence est prudente, le silence est d’or. Film suspendu à la gueule de tapisserie, bain chaud et parfumé, baroque toc, sexy chic. Comme dirait l’autre, les soirées de l’ambassadeur sont toujours un succès.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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