Carré Rose

Published on août 20th, 2013 | by Romain Le Vern

0

CARRE ROSE. FANTASMES, Jang Sun-woo. 1999.

Un homme d’âge mur et une adolescente s’amusent à zizi-panpan. Interdite en Corée du Sud pour pornographie, cette jolie autopsie du désir SM filmée par un réalisateur sud-coréen toqué de Nabokov ravive un certain empire des sens. Non, les matins ne seront plus jamais calmes.


A l’origine, Fantasmes est un roman écrit par Jang Jung Il, sorti en 1996, qui ne raconte rien d’autre que la passion joviale puis dévastatrice d’un homme et d’une lolita succombant à une foultitude de plaisirs que la morale récuse. Sans surprise, cette bombe sale et romantique fit couler beaucoup d’encre en Corée (il a été interdit par la censure et l’auteur a écopé de quelques mois de prison pour ses écrits libidineux). Pour enquiquiner le démon puritain coréen, l’enfant terrible du pays Jang Sun-woo, qui a collaboré à l’écriture du roman, a eu la bonne idée d’en faire une adaptation pour le grand écran. Conscient de sa tache, il n’avait pas le droit à l’erreur.

Ici donc, deux individus que tout oppose, à commencer par l’âge, passent leur temps à faire des expérimentations sexuelles où la jouissance et la souffrance s’étranglent, à explorer les parties intimes de leurs corps au microscope, à jouer à se posséder, à se dominer voire même à se donner des coups quand la simple étreinte ne suffit plus. Outre l’écart d’âge entre les personnages, c’est surtout la grande question du sadomasochisme qui pose problème aux censeurs de mauvais poil.

Fuyant la théorie vaseuse aussi passionnante qu’une bonne dissertation sur la loi et la pulsion, Jang Sun-woo préfère laisser parler les corps, les envies, les sentiments. Si les deux protagonistes s’amusent – et nous avec – à se chuchoter des insanités dans le creux de l’oreille (le genre de choses que seuls les vrais amoureux peuvent faire, sans avoir peur de rien ni même du ridicule) ou à faire des pique-niques improvisés où les discussions ne tournent pas forcément autour de la bagatelle, Fantasmes raconte avant tout une quête doloriste du plaisir, une reconnaissance de soi à travers les sens. L’utilisation de la DV donne au récit des allures de home movie, une intimité immédiate et au fond bouleversante avec les deux amants confinés dans leur nid d’alcôve. Loin des autres mais proches de nous.

Fusionnant réalité et fiction (interventions des comédiens/personnages qui donnent l’impression de passer un casting), Jang Sun-woo cherche la proximité mais surtout une réflexion sur ce qui est montrable ou pas au cinéma, comme une vraie frontière poreuse entre l’érotisme et la pornographie. Autrement, il suffit au réalisateur de varier la luminosité, de ralentir les images ou d’utiliser le flou pour retranscrire l’extase du sexe qui peut s’exprimer au lit comme en discothèque. Il avait déjà fait ça dans Timeless, Bottomless, Bad Movie, son précédent long métrage, dans lequel la jeunesse de Séoul passait sous sa caméra. Chez nos amoureux é(perdus), la sexualité s’épanouit dans la litanie des jours et les jeux coquins. L’amour naît dans l’égoïsme et la provocation (discussion franche dans un taxi ou le métro). Leurs corps respectifs n’appartiennent qu’à eux deux si bien qu’ils finissent par se ressembler physiquement (sempiternel mythe de l’androgynie).

Réalisateur d’un très médiocre Resurrection of the Little Matchgirl, sur lequel on ne s’étendra pas, Jang Sun-woo, ici, multiplie les contrepoints (sexe et amour, soumission et domination, frivolité et gravité) et s’en sort plus que bien. La preuve avec ses images en demi-teintes (c’est à la fois hilarant – quand la copine de la jeune fille découvre les marques sur les fesses de sa camarade et se rend compte qu’il est possible de faire l’amour de différentes façons – et tristes – quand la demoiselle cheveux coupés bat pour la dernière fois un monsieur mélancolique) et son utilisation audacieuse d’une bande-son très techno-eurodance immature comme désynchronisée. Connaissant le passé du réalisateur, on ne s’étonnera pas de ces mélanges – ce dernier ayant déjà fait ses armes dans un film au sujet quasi-similaire (L’amour à Umukbaemi) sans toutefois oser pousser le bouchon aussi loin dans la représentation sexuelle. En filigrane, le film balance aussi deux trois choses vraies sur le couple qu’il soit éphémère ou non (rapports de force souterrains, jalousie qui contamine même les couples les plus open, fébrilité stimulée par l’absence de l’autre). Les scènes les plus anodines rendent compte de l’obsession contaminant le corps et le cœur. Le reste n’existe pas, ou si peu. Les éléments périphériques comme les apparitions du grand frère anxieux n’ont qu’une incidence – parfois tragique – sur les événements, démontrant la puissance d’une liaison exclusive, dangereuse, aveugle, sacrée, égoïste.

Brûlants comme la braise, les deux protagonistes (Y et J), soutenus par des acteurs inconnus et remarquables, ne cherchent qu’à se faire du bien. Ici, comme dans tout bon film érotique qui se respecte, la jouissance du spectateur naît de l’émotion qui étreint souverainement au fur et à mesure qu’on suit cet amour qui naît, se consomme, se consume. Le fantasme du titre vient vraiment de ce que nous transposons à l’écran et de l’identification qu’il permet. A travers ces deux marginaux, chacun trouvera peut-être des traces fragiles de son identité morcelée. Merci donc à Jang Sun-woo, d’être un bon coup, de capter en plans-séquences des corps impatients et de célébrer les passions torturées, les liaisons tumultueuses, les coups amoureux. Après avoir vu ça, c’est le chaos partout. Dans le cœur et dans le corps.

Spread the chaos

Tags: ,


About the Author

C’est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime « le chaos règne » dans « Antichrist » de Lars Von Trier qu’il a eu l’idée de créer ce blog.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !