Carré Rose

Published on janvier 20th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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CARRÉ ROSE. EXHIBITION. Jean-François Davy, 1975

Après un beau triplé dans la comédie paillarde, Jean François Davy décide de s’intéresser de près au hardcore, qui connaît une période charnière au milieu des années 70: Giscard avait envoyé balader la censure, provoquant une véritable tornade sexuelle dans les salles de cinéma «ordinaires». Assez malin pour ne pas réaliser qu’un simple film porno, Davy produit le formidable Change pas de main de Vecchiali et en profite pour filmer le tournage, tombant sous le charme d’un des extra des scènes dites pornographiques, une certaine Claudine Beccarie, jolie puce à la trentaine rayonnante. Et comme le nom du film l’indique, elle s’exhibera, intérieurement et extérieurement dans ce qui pourrait passer pour un doc sensationnaliste et rigolo.

À son époque, Exhibition ce n’était pas que ça, et aujourd’hui encore moins: on est à la croisée d’un film ludique, iconique, pornographique (évidemment), féministe (malgré tout), d’une confession psy, d’une rencontre, d’un strip de l’âme et du corps. C’est le témoignage d’une époque, d’un tournant, d’une phase, d’un être, un objet fascinant, (pas si) léger, émouvant même. Oui, tout ça. Ce que Davy nous fait sentir, scène après scène, c’est la gouaille galopante et inébranlable de Beccarie, dont le sourire va progressivement dévoiler les plus grandes fêlures. De sa liberté à ses contradictions, du rapport de l’argent au corps, elle ne laisse rien au hasard, offrant parfois à la caméra des prestations qui interrogent plus qu’elles n’excitent: où commencent la tendresse et le lâcher prise? Comment apprivoise t-on son partenaire (une scène hallucinante et jouissive où Claudine Beccarie remet en place un jeunot motivé mais inexpérimenté)? Qu’est ce qui est joué ou pas (la fameuse scène de masturbation, soit 15 minutes de simulation spectaculaire)?

Pourtant, Exhibition n’est pas un tant un film sur le porno qu’un film sur une actrice, l’image qu’elle porte, qu’elle assume (ou pas) et ce qu’elle en pense, ou plutôt ce qu’elle en dit haut et fort. Franche et rentre-dedans (elle ne cache pas être déçue par ce qu’elle tourne en général), Beccharie est à mille lieux de l’image potiche qu’on colle à tort aux hardeuses. Davy lui laisse une vraie liberté, la laissant découvrir par exemple le montage du film, la faisant rencontrer les spectateurs sortant de son film ou lui donnant l’occasion d’organiser une partouze à même le plateau. Classé comme «art & essai», Exhibition aura droit à un passage fracassant à Cannes et à un succès en béton (3 millions de spectateurs)… avant que le couperet du X tombe définitivement en 76. Ce qui n’empêchera pas Davy de tourner un Exhibition 2 plus ou moins à contrecœur: s’il semble chanter les excès de la révolution sexuelle via l’intermédiaire de la mémorable Sylvia Bourdon, Exhibition 79 en raconte la dégringolade. Clairement réalisé dans un but commercial, ce troisième volet moins connu passera inaperçu, et pour cause: moins de sexe et un ton volontiers maussade, pour ne pas dire misérabiliste, qui vogue entre plusieurs personnalités du porno français comme Richard Lemieuvre, Cathy Stewart, Marilyn Jess ou Claudine Beccarie, dont le destin a bien changé depuis le premier Exhibition. Retirée à la campagne, on la découvre cultivant la terre et projetant d’élever un enfant, tout en gagnant sa vie occasionnellement avec des strip-tease forains. L’addition des autres témoignages, souvent moroses, et de la nouvelle vie de Beccarie, à la fois satisfaite et partagée, dévoile une facette désenchantée de l’après X, lorsque le porno s’est vu placardé dans un ghetto vicelard.

Voulu ou pas, le spectacle, plutôt triste, symbolise à lui-seul le retour à un certain puritanisme, à ce point de bascule entre le ciné porno flamboyant et l’arrivée dévastatrice de la vidéo, entre la chaleur de la libération et le vent froid du SIDA (qui n’était pas encore là mais s’annonçait). Le nouveau montage du premier Exhibition, effectué en 83 (lorsqu’il perdit son classement X), compile justement toute les scènes du troisième volet incluant Beccarie mais surtout une partie très succincte tournée en 83; Davy avait alors l’idée de prolonger Exhibition en rendant visite à Beccarie tous les 3-4 ans. Une belle idée vite abandonnée suite au changement de plan radical de la jeune femme, qui commençait alors à renier son passé. Plus qu’une trilogie, on assiste à une frise, une parenthèse, un testament, entre la joie et la débandade, tel un post-coïtum ébranlé.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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