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Published on avril 18th, 2017 | by CHAOS REIGNS

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CANNES 2017 : LES JOURNALISTES BALANCENT LEUR FESTIVAL CHAOS #07

Une 70e édition, ça se fête! Le CHAOS a demandé à plusieurs journalistes de raconter leur(s) moment(s) le(s) plus chaos au FESTIVAL DE CANNES. Septième round avec DANIÈLE HEYMANN & ISABELLE REGNIER.

DANIÈLE HEYMANN
«Le chaos et les cahots
Ah! Non! Pas vous! Pas toi! Ne me demandez pas comment j’ai vécu le Festival de Cannes 1968! Je n’y étais pas et je n’ai pas vu Jean-Luc Godard s’accrocher aux rideaux! Certes, en termes de chaos, on n’a jamais fait mieux, mais je vais cependant tenter d’apporter mes petites pierres au bel édifice en destruction initié par Romain Le Vern. C’est une des dernières années de l’ancien Palais. Je suis au Monde. Je «descends» à Cannes avec toute mon équipe. La couverture quotidienne du Festival est un travail de forçats. De façon peu démocratique je me suis octroyée la couverture de la compétition. Colette Godard est en charge de la Quinzaine des Réalisateurs. C’est le film de clôture. Ne me demandez pas son titre, je ne veux dénoncer personne. Colette, épuisée, me demande de l’accompagner. J’obtempère. On nous place à la corbeille, juste à côté de l’équipe, forcément, Le Monde… La lumière s’éteint. Dix minutes plus tard, Colette me murmure à l’oreille: «Je m’endors, prends le relais, s’il te plaît». Elle s’endort. Je regarde. Mes paupières se ferment. Je la réveille: «A toi», «D’accord». Et ainsi, jusqu’à la fin… Nous échouons, titubantes dans la pizzeria de service, nous nous racontons ce que nous avons retenu alternativement de cette œuvre qui ne méritait pas ça. Colette soupire: «Évidemment, comme tu es le chef, c’est moi qui écris…». «Oui». Elle écrit. Le lendemain, aux aurores, pas fière, je relis, et j’envoie. Quelques heures plus tard, coup de téléphone de l’attachée de presse: «Ah! Danièle! Merci! Merci! Le papier de Colette Godard est formidable! Le metteur en scène est aux anges, elle a vu dans son film des choses que lui-même ne savait pas y avoir mises!». Oui, ça rend modeste…

De mauvaises intentions…
C’était l’époque où chaque année, un critique était admis au sein du jury au Festival de Cannes. Cela paraissait légitime. Nous sommes en 1992 et c’est Serge Toubiana, alors à la tête des Cahiers du cinéma qui est de service. Président, Gérard Depardieu. A ses côtés, on note la présence prestigieuse (entre autres) de Pedro Almodovar, à qui revient la présidence de l’édition du 70ième anniversaire et qui malgré ses films essentiels et sa présence cinq fois en compétition, n’aura jamais obtenu la Palme d’Or… Au palmarès 92, on va trouver, à des degrés divers, les films de James Ivory (Retour à Howard’s End), ou de Robert Altman (The Player). Quoi de plus normal. Mais voilà que l’on annonce la Palme, et non seulement mais encore, qu’on la rehausse du prix d’interprétation féminine. Et là, dans notre petit monde frondeur d’accrédités, d’habitués, consternation! La double récompense va à un réalisateur danois certes estimable mais furieusement académique, déjà palmé d’ailleurs en 1988 pour Pelle le conquérant. Il s’agit de Bille August, et son film, le bien nommé s’intitule Les meilleures intentions. Durée: trois heures. Scénario et dialogues d’Ingmar Bergman, le sujet plongeant dans la saga familiale du grand suédois… Si seulement il en avait aussi été le réalisateur… C’est là qu’intervient un épisode aussi insolite que chaotique. Furieux – oui, nous étions carrément furieux – une poignée d’entre nous, journalistes et nonobstant cinéphiles, décidons de trouver Toubiana et de lui dire le fond de notre pensée. On finit par débusquer le malheureux dans un dédale du Palais des Festivals, l’acculons dans un coin sombre, et menaçons de le frapper: «Comment as-tu pu laisser doublement couronner ce pensum? Tu nous déshonores!». Certes, c’était très exagéré, mais c’est ainsi que cela s’est passé. Il nous jure sur sa tête que lui n’a pas voté pour Les meilleures intentions. Nous lui rétorquons qu’il ment, nous avons entendu dire que la Palme avait été accordée à l’unanimité… Et nous laissons là notre pauvre confrère, sidéré, très satisfaits de notre action commando. Qui était avec moi ce soir là? Désolée, je ne m’en souviens plus, un quart de siècle, tout de même… Il y a prescription.»

ISABELLE REGNIER
«A Cannes, les filles veulent juste s’amuser
La première fois que je suis venue à Cannes, j’avais 25 ans. Je venais d’intégrer la rédaction des Cahiers du cinéma, qui avait explosé son quota d’accréditations pour le festival. J’en ai trouvée une par l’entremise d’un producteur qui m’a propulsé super VIP totalement à son insu – il venait lui-même d’être upgradé mais ne le savait pas au moment de m’inscrire comme son accompagnante. Tous les matins je récupérais des liasses d’invitations aux projections officielles, placées à trois rangs maximum des sièges qu’occupaient, selon les soirs, David Lynch, Francis Ford Coppola ou Shoei Imamura, que je distribuais ensuite sans compter à mes gentilles colocataires.

Mes journées se passaient au marché du film sur le stand d’une compagnie de ventes internationales où, dans le cadre d’un reportage «embedded», je rencontrais des producteurs et des distributeurs du monde entier, à la pelle. Un poste idéal pour choper des invits aux meilleures soirées qui avaient alors lieu dans les villas des hauteurs de Cannes où les acteurs finissaient en smoking dans la piscine et les producteurs à poil dans les fourrés, ou le contraire.

Auprès des vendeurs, j’ai appris beaucoup de choses utiles, à commencer par les quelques règles d’hygiène de base à respecter si on ne veut pas voir sa dignité dissoute dès le quatrième jour dans le caniveau poisseux du manque de sommeil et des excès de substances. Ce que personne ne m’a dit en revanche, c’est qu’à Cannes tout se paye. Cash, symboliquement, ou en nature, selon ses moyens. N’ayant pas à proprement parler de statut social à l’époque (d’autant moins que j’écrivais sous pseudo), on n’a pas tardé à me présenter l’addition pour les cartons d’invitations et autres accès privilégiés que je dégottais en continu avec la candeur survoltée d’une oie blanche sous MDMA.

Recevoir un coup de fil de l’obscur distributeur américain qui vous a fait entrer trois jours plus tôt à sa fête, et qui a décidé que vous alliez passer la journée du lendemain avec lui sur un yacht à Juan-les-pins, lui répondre que vraiment c’est très gentil mais vous êtes complètement bookée ce jour-là, et se prendre en retour une volée de bois vert sur le mode «ma pauvre fille vous n’avez rien compris c’est comme ça que les choses marchent ici», ça fait un peu bizarre. Et ce type n’aura été que le premier d’une longue liste de potentats cannois de calibres variables mais sûrs sans exception de leur bon droit de cuissage qui m’auront au final tous considérée comme une vile petite voleuse. Cannes 2001 restera dans ma mémoire comme le festival du chaos total, le plus drôle et le plus hystérique, le festival de toutes les premières fois à commencer par celle, inoubliable entre toutes, de découvrir des chefs-d’œuvre (et il n’en manquait pas en 2001) sur le grand écran de la salle Lumière. Mais l’image la plus forte reste celle du dernier soir où, les pieds nus dans une piscine, un ultime gin tonic à la main, je séchais mes larmes sur l’épaule du vendeur de films dont j’avais squatté le stand toute la semaine en lui disant que, Cannes, quand même, c’est super violent.»

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