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Published on avril 10th, 2017 | by CHAOS REIGNS

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CANNES 2017 : LES JOURNALISTES BALANCENT LEUR FESTIVAL CHAOS #05

Une 70e édition, ça se fête! Le CHAOS a demandé à plusieurs journalistes de raconter leur(s) moment(s) le(s) plus chaos au FESTIVAL DE CANNES. Cinquième round avec ROMAIN COLE, FAUSTO FASULO, STÉPHANIE BELPECHE et ALEX MASSON (oui, encore lui).

ROMAIN COLE
«Le moment le plus chaos à Cannes, toutes éditions incluses, c’est le lundi et le mardi de la deuxième semaine. Les vrais ( soit tous les festivaliers un peu fêtards) savent. On y est toujours accablé d’un mélange d’extrême fatigue, de remontées acides, d’agacement contre ses confrères, de tickets de carte bleue exorbitants, de bises mécaniques, de débats débiles, d’impression de commencer le tour de manèges de trop, de sensation qu’on va péter un câble et échouer en HP à Menton dans un jardin de citronniers. C’est pile entre le burn-out et la gueule de bois. Personnellement, le seul truc qui me sauve, c’est la sélection. Il suffit qu’un film soit bon, un seul, et tout repart à la hausse. Sinon, c’est le gouffre.

Un incipit qui nous conduit adroitement à mon vrai meilleur souvenir chaos: la projection de Old Boy en 2004. La sélection m’ennuyait sec (Comme une image d’Agnès Jaoui, Clean d’Olivier Assayas, Exils de Tony Gatlif, 2046 de WKW etc.). Il a donc fallu moins d’une seconde pour que cette tragédie m’attrape, me torde, m’endolorisse, m’épuise, et m’abandonne bouleversé au fond de mon fauteuil. Je me souviens de la concentration tendue des 2300 spectateurs dans la salle, du sentiment d’un miracle en train de se produire et de The Last Walsz, le thème du film, gracieux comme une fleur de cerisier dans le vent (hé oui). Mais ce qui est encore plus chaos, -dans le mauvais sens cette fois-ci-, c’est que Tarantino lui a préféré Fahrenheit 9/11 de Michael Moore pour la Palme d’or. Évidemment, c’était une entente de couloir, une pression amicale de cette racaille d’Harvey Weinstein (producteur de Moore ET Tarantino) envers son poulain, mais pour moi, c’était juste la trahison suprême du plus grand cinéphile à l’égard de son Art. Et ce, dans son temple sacré. Viva el cinéma mon cul.

Autre moment chaos en 2003. A l’époque je bossais au magazine de cinéma Score et nous étions vraiment les chiens galeux du métier. Yann Moreau, sous le pseudo d’Anthony Wong, avait signé un chronique DVD d’Irréversible qui blessa son réalisateur, Gaspar Noé. Mais pour moi Gaspar Noé, c’était le futur, un type que j’admirais. Vers 3h du mat’ dans une fête, je l’aperçois, chauve, moustachu, sautillant et, même si j’ai 23 ans et que je suis ravagé par la timidité, je suis surtout saoul et avide de lui dire à quel point son cinéma est important pour moi. Malheureusement, Noé assuma arbitrairement que j’étais Anthony Wong et par un mécanisme que seule sa psyché est capable de produire, il se mit à me craindre terriblement et à courir partout dans la villa. J’essayais de lui expliquer la méprise, mais il me fuyait, apeuré au point d’aller s’enfermer dans les toilettes où, de sa voix fluette et saccadée, il répétait en boucle: «laissez-moi, laissez-moi, allez vous-en…», «mais Gaspar, je ne suis pas Anthony Wong… », «laissez-moi, partez! Partez! PARTEZ!». Bon. Au fil des années, il a de moins en moins décampé, et 14 ans après, on se dit désormais bonjour de loin, ce qui est encourageant.

Pour boucler le sujet sans en faire un livre, je raconterai le beau gosse Paul Hamy qui sauta habillé dans la piscine surjavellisée de la Villa UGC pour récupérer une valise de faux-billets immergée au fond (c’était une installation artistique). Je ne suis pas sûr de l’intention de base (blague? Happening? Besoin de thunes?), mais il en est sorti avec les fringues en train de se dissoudre, les yeux brûlés comme gazés par un CRS et en se faisant gronder tel un mioche. Il y a aussi eu quelques mix mémorables au Baron (Get A Room!, Para One, Mademoiselle Stephanie…), les nuits passés à la porte de l’appart parce que ton coloc’ a pécho, les petits-dej’ gargantuesques au buffet à volonté du Grand Hotel, les hot-dogs de chez Vilfeu, les sandales de Christophe Lemaire, les évanouissements de hipsters surmenés, les grands formats de Basquiat dans les salons de la Villa UGC.

Je ne peux pas terminer sans parler de Miss Koka, l’âme du 7 Club, un cabaret gay et trans où elle était meneuse de revue. Durant le festival de Cannes, le 7 devient le Vertigo, le lieu qui accueille la Queer Palm et le seul endroit qui serve encore des Gin Tonic au petit matin. Miss Koka était un genre d’énorme personnage, la bouche toujours tartinée de rouge à lèvres, d’énormes créoles et une perruque différente selon qu’elle était Beth Dito, Blanche Neige, Marilyn ou Betty Boop. Miss Koka était aussi spectaculaire qu’introspective, calée au coin du bar sur un tabouret, à parler de la vie avec qui voulait bien lui donner la réplique. On a fini quelques soirées à discuter ensemble et j’étais heureux à l’idée de la revoir cette année, mais en cherchant pour cet article l’orthographe de son nom sur internet, j’ai découvert qu’elle était morte en février. Sacrément chaos. Paix à son âme.»

FAUSTO FASULO
«J’ai pour habitude de dire, avec un brin d’égo-masochisme, que lorsque certains montent les marches du Palais, moi, je descends les poubelles du Marché. Je n’aurai donc pas d’anecdotes sur un film vu en Sélection officielle ou dans une autre «case noble» du festival. De toute façon, il ne se passe rien que de l’attendu dans ces endroits-là (applaudissements, endormissements, sifflements… dans l’ordre que vous voulez). Là, immédiatement, une chose me vient à l’esprit : comment le buzz de A Serbian Film, horrible chose projetée au Marché du Film en 2010, est né dans une micro salle du Palais. Montré à une quarantaine d’acheteurs (ou détenteurs de badge ad hoc), le long-métrage aurait fait tourner de l’œil un spectateur «professionnel» qui aurait été secouru au sortir de la salle. La vérité est moins bankable mais surtout plus chaos: agacé par le film, «l’évanoui» s’est juste enfui de la projection en oubliant qu’il y avait des portes à l’entrée. Résultat: une lourde planche battante en pleine tête qui lui valut un assommage gaguesque. Et l’intervention des secours, afin de soigner cette vilaine bosse qui ne doit donc rien au caca montré sur l’écran…»

STÉPHANIE BELPECHE
«

2008
Incontestablement, la séance de minuit The Chaser, et la révélation de son auteur Na Hong-jin. J’obtiens des billets pour la montée des marches grâce au comptoir de la Corée du Sud au marché du film, je suis assise juste devant le rang officiel. A la fin de la projection, la standing ovation n’en finit pas. En interview, le jeune réalisateur me demande, anxieux: «Vous pensez que je vais obtenir mon diplôme à l’école de cinéma de Séoul? J’ai interrompu mon cursus.» Comment dire…

2009
La séance d’Antichrist, de Lars Von Trier. Perturbée par les sifflets, les moqueries et les sièges qui claquent. La vision du renard prophétique est une révélation pour le fondateur de Chaos Reigns, que je découvre bouleversé à la fin (je suis assise à côté de lui!).

2010
J’ai la chance de m’entretenir pour la première fois avec maître Takeshi Kitano pour Outrage, entouré de sa cour de serviteurs en costume sombre qui courbent l’échine, prêts à exaucer ses moindres désirs.

2011
Lars Von Trier, encore lui. Forcément. J’achève la projection de Melancholia à 8h30 en pleurant à gros sanglots avec Philippe Rouyer qui tente de me réconforter, puis j’assiste en direct au dérapage du réalisateur danois qui lui vaut de devenir persona non grata et de perdre ses chances de remporter la Palme d’or. Plusieurs confrères décident d’organiser un sitting pour le soutenir, mais l’idée s’évapore durant la journée. Plus tard dans la semaine, Takashi Miike, qui présente Hara-Kiri en compétition, s’avère ingérable mais hilarant. Il me montre ses tatouages et m’offre un cendrier de sac à main, son visage imprimé dessus avec l’inscription «Bon voyage!» Le produit dérivé ultime, je n’ose pas lui dire que je ne fume pas.

2012
Deux séances de minuit. La première, Dracula, de Dario Argento, l’humiliation tant le film est embarrassant. Il annule ses interviews le lendemain. La deuxième, Maniac, de Franck Khalfoun, produit par mon ami Alexandre Aja. Je suis assise derrière ses parents à l’orchestre, la jubilation est totale. Le public applaudit ou quitte la salle, pas de juste milieu. A la fin de la projection, un vieux monsieur un peu guindé me demande si j’ai aimé. Il ne savait pas qu’il allait voir des femmes se faire scalper: «C’est tout de même un peu violent, non?»

2013
Je prends une averse terrible sur la tête en faisant la queue une heure pour La vie d’Adèle, je n’ai pas mon parapluie ce jour-là. J’entre dans la salle trempée jusqu’aux os mais j’en sors avec la satisfaction d’avoir vu la Palme d’or.

2014
Naomi Kawase, persuadée qu’elle va remporter la Palme d’or pour Still the water, se fait masser le crâne pendant l’interview. J’ignore si ce sont mes questions qui lui donnent mal à la tête. La traductrice est médusée. Sans oublier le film le plus chaos, à la Semaine de la Critique: It Follows, de David Robert Mitchell.

2015
Accablée par la fatigue, je dors durant toute la projection de The Assassin, de Hou Hsiao-Hsien, et je me réveille à la fin. Je réalise un rêve de jeunesse: interviewer George Miller pour Mad Max Fury Road. Je croise mon ami Luc Jacquet, dont le documentaire, La Glace et le Ciel, est programmé en clôture. Quand il m’annonce qu’il vient juste de serrer la main de Terrence Malick chez Wild Bunch, j’ai des palpitations.

2016
J’ai la possibilité de m’entretenir avec Alejandro Jodorowsky pour Poesia sin fin, à la Quinzaine des Réalisateurs, je suis très impressionnée par son charisme et sa clairvoyance, notamment à mon égard.»

ALEX MASSON II
«1992. Puisque Cannes est un marathon entre projections et rendez-vous, il est assez rare que l’on s’attarde en fin de projection. Celle du Bad Lieutenant de Abel Ferrara à Un Certain Regard n’y a pas échappé. Avant même la toute dernière scène, les fauteuils de la salle Debussy commencent à claquer en nombre, les accrédités à se diriger vers la sortie. Une voix féminine tente de couvrir le son du film. qui hurle que c’est n’importe quoi, qu’on n’a rien compris. Quelques badgés se retournent mollement, se demandent qui est cette furie qui a accourue devant le premier rang. C’est Zoé Lund Tamerlis, comparse de longue date de Ferrara et co-scénariste du film. Elle a raison: cette dernière scène est cruciale, entre délivrance et punition de son mauvais flic. Mais on n’a jamais raison contre la presse à Cannes, surtout quand elle court déjà faire la queue pour la projo du film en compet’. Avant de sortir certains de ses représentants se mettent à demander à une Tamerlis au bord de la crise de nerfs de la fermer. Peut-être les mêmes qui ont continué à l’ignorer, quand elle mourra sept ans plus tard à Paris d’une overdose dans un total anonymat…

2000. Le distributeur français d’I Dreamed of Africa profite du festival pour organiser une conférence de presse province pour la sortie, quelques jours plus tard du film d’Hugh Hudson. Rendez-vous est donné dans un salon au dernier étage d’un des palaces en bord de Croisette. En attendant que tout le monde arrive, la fine fleur de la critique de la PQR (Presse Quotidienne Régionale) s’arsouille tout en se lâchant sur le film, avec la classe habituelle de ma corporation («Naan mais, quelle daube, mais quelle daube!», «Ah, ouais c’était vraiment de la merde en boîte», «Elle se serait pas faite salement lifter Kim Basinger?»…) sans se soucier d’un homme aux cheveux blancs que l’on prend pour quelqu’un de la distribution. Le dernier retardataire arrive, tout le monde passe dans le salon d’à-côté, y compris l’homme qui s’installe sur l’estrade derrière une table. Il nous est alors présenté comme étant… Hudson. Qui lâche avec un certain flegme: «Messieurs, je parle assez bien le français. Cette conférence est terminée, merci».»

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