Interview

Published on février 2nd, 2016 | by Eric J. Peretti

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BLACK MOVIE 2016 – ANITA ROCHA DA SILVEIRA: «Être jeune c’est vouloir mourir sans s’arrêter de vivre»

BLACKKKQu’il est bon de se laisser porter par un film dont on ne connaissait rien avant d’entrer en salle. Générateur de ravissement extatique, Mate-me por favor est un ovni inattendu qui flatte les sens et renvoie ses spectateurs à des références populaires, tout en possédant sa propre personnalité. Venue défendre son film au Festival de Films Indépendants de Genève, le Black Movie, Anita Rocha da Silveira a pris le temps de répondre à nos questions.

Mate-me por favor est le prolongement logique de vos courts métrages puisque le film en reprend les éléments thématiques pour les articuler dans un récit plus narratif. Est-ce un projet que vous portiez depuis longtemps ?
Anita Rocha da Silveira: Non, pas vraiment. Lorsque j’ai réalisé mon premier court métrage (O vampiro do meio-dia, 2008), je ne pensais pas devenir réalisatrice. En réalité je n’ai pas suivi d’études de cinéma à proprement parler, mais un cursus en communication sociale. J’ai réalisé ce premier court pour ma thèse, en me disant que ça me ferait une bonne expérience. À ma grande surprise, le film a été sélectionné dans de nombreux festivals. Je pensais plutôt travailler comme monteuse ou scripte, mais j’ai touché un peu d’argent en gagnant des prix et je me suis décidée à réaliser un second court, Handebol (2010). En 2011 j’ai commencé à travailler à une idée de long métrage qui reprendrait les personnages de Handebol, mais sans me fixer de délais. C’est alors que je venais de terminer mon troisième court (Os Mortos-Vivos, 2012,) que j’ai été contactée par la productrice Vania Catani, de Bananeira Filmes. L’une de ses productions précédentes avait gagné un prix et elle disposait de fonds du gouvernement qu’elle devait obligatoirement investir dans un autre projet, très rapidement. Elle m’a donc demandé si j’avais un traitement à lui proposer pour un long métrage. Je n’avais rien de concret sous la main, mais elle a insisté et m’a demandé si j’étais capable de faire un film en deux mois. J’ai dit oui et j’ai continué à développer le récit entamé en 2011. Le premier traitement de Mate-me por favor était plus proche de celui d’un film policier classique, avec une enquête plus étoffée.

MATTTTTLe film débute comme un slasher, avec une séquence très forte, mais abandonne très vite ce genre pour devenir une œuvre sur le coming of age (le passage à l’âge adulte).
Anita Rocha da Silveira: C’est vrai que ce prologue est totalement différent du reste du film, même dans son style puisque c’est la seule scène où l’on suit le récit du point de vue du tueur, comme dans un slasher. C’est quelque chose que je voulais faire pour ouvrir le film, même si c’est peut-être trompeur quant à la suite. Encore que cette scène peut très bien provenir de l’imagination fertile de l’un des personnages. Pour en revenir au coming of age, ça a toujours été le sujet principal de mon scénario. Je voulais explorer la façon dont ces jeunes gens apprennent à vivre avec la mort autour d’eux, et le fait qu’ils sont susceptibles d’être la prochaine victime. Ils sont à la fois attirés et révulsés par la notion de mort, être jeune c’est vouloir mourir sans s’arrêter de vivre. L’identité de l’assassin importait finalement peu, et j’ai très vite effacé la partie investigation afin que le public ne se focalise pas sur les motivations du tueur et sur qui sera sa prochaine victime, mais sur les filles.

Il n’y a que deux personnages masculins dans le film et leur traitement est assez surprenant : d’un côté le petit ami de Bia est presque contraint d’avoir des relations sexuelles avec elle malgré lui, et de l’autre son frère souffre d’un excès de mélancolie amoureuse qui en fait un romantique angoissé.
Anita Rocha da Silveira: C’était important pour moi de faire un film avec des personnages féminins très forts, mais je ne m’étais pas immédiatement rendu compte en l’écrivant que j’avais caractérisé mes personnages masculins d’une façon dont le sont plutôt les filles. Les rôles sont inversés par rapport aux films traditionnels. Ici c’est Bia qui suit et assouvit ses instincts primaires alors que son petit ami reste guidé par la morale, répétant sans cesse «je ne peux pas faire ça, je ne veux pas faire ça…» Le frère est ultra romantique, au point d’y perdre la raison et de devenir malade et dépendant d’une relation quasi imaginaire, l’amenant à se poser sans cesse plein de questions.

Le lieu où se déroule le film est assez fascinant puisqu’il s’agit d’une zone en pleine construction, qui évolue en permanence. Les personnages se transforment aussi, physiquement ou psychologiquement, lors de ce passage à l’âge adulte. Cette similitude est-elle intentionnelle ?
Anita Rocha da Silveira: Ce n’est pas intentionnel, je voulais un endroit sans mémoire ni tradition, sans histoire ou héritage moral, et où les personnages peuvent faire ce qu’elles veulent. Ce paysage changeant offre une fausse idée de sécurité et ne possède aucun point d’ancrage. C’est aussi dans cette optique de liberté totale que je n’ai pas inclus dans le récit de figure parentale ou de représentant d’une quelconque autorité. Il n’y a pas de guide ou de mentor pour ces jeunes. Visuellement c’est aussi très intéressant, avec ces grands buildings dans le fond et ce terrain vague encore sauvage, bordé d’une autoroute et d’une route en construction. Le film a été tourné dans la banlieue de Rio, à Barra da Tijuca. C’est déjà là-bas que j’avais tourné Handebol. Le quartier est en pleine construction car une grande partie des Jeux Olympiques vont s’y tenir. C’est un paysage en mutation constante, comme les personnages finalement. Si vous retournez aujourd’hui là où j’ai tourné, vous aurez encore un autre décor.

Restons sur cette idée de mutation constante. La façon dont vous travaillez l’image ne cesse d’évoluer depuis vos premiers courts. Mate-me por favor est un film dont la texture visuelle mute à mesure que le récit avance.
Anita Rocha da Silveira: Lorsque j’ai réalisé mon premier court, je n’y connaissais rien. Mais depuis mon second film je travaille avec le même directeur de la photo, João Atala. Les couleurs y sont très désaturées car je voulais quelque chose d’éthéré et d’étrange, un peu dans l’esprit des films de Gus van Sant. Pour le troisième, j’ai décidé de ne plus chercher à faire comme d’autres cinéastes, mais d’essayer quelque chose de personnel et de plus coloré. Sur Mate-me por favor nous avons encore ajouté plus de couleurs selon un plan prédéfini en cinq étapes. Les couleurs sont normales au début du film, mais à mesure que les filles évoluent, les couleurs changent. Les noirs deviennent plus bleus, le rose plus violet, et la peau des personnages finit par prendre une texture plus étrange. Cela se fait très progressivement pour que les spectateurs n’aient pas l’impression qu’on change brutalement l’éclairage. Je ne voulais pas arriver à une dominance du rouge qui symbolise le sang, mais du violet qui amène bien plus de mystère et de noirceur.

Propos recueillis et traduits par Éric J. Peretti.

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