Le coin du cinéphile

Published on juin 14th, 2018 | by Geoffroy Christ de Denis

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#458. LE MALIN. John Huston, 1979

Tout juste démobilisé après avoir servi durant la seconde guerre mondiale, Hazel Motes est renvoyé dans son Sud natal où il survit grâce à une pension qu’il doit à des blessures non-spécifiées. C’est plein de rancœur que le jeune homme revient sur les terres où feu son grand père prêchait des sermons qui enfant, le terrifiait au point de lui faire perdre le contrôle de sa vessie. Désormais plus de grand père, plus de sermons et plus grand chose à vrai dire. Welcome Home Hazel! Le Tennessee a été déserté par ses habitants et il ne lui faut pas longtemps avant de les imiter, en revanche ses motivations seront toutes autres. Car si Hazel prend la route, ça n’est pas pour aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs – si t’en est que l’herbe eut poussée sur ce patelin défraîchi – mais pour débuter à son tour une carrière de prédicateur ambulant. Néanmoins la ressemblance avec la vocation de papy s’arrête là, puisque Hazel, fort de toute la désolation qu’il a expérimenté à la guerre, à son retour et, on l’imagine, durant toute son existence calamiteuse, va annoncer le temps des grandes réformes. Une nouvelle Église sans Christ, sans rédemption, sans espoir. La vie, la vraie. Clairement, on a le sentiment qu’il risque de pas mal galérer avec un programme aussi vendeur, mais il en faut plus pour décourager notre kamikaze de l’anti-foi. Le coeur transcendé par la colère, Hazel – interprété par un Brad Dourif qu’on sent sur le point d’exploser à chaque instant – fait le vœu d’anéantir toute trace de bondieuserie qu’il trouvera sur son chemin.

Ce pitch aussi saugrenu que déconcertant, on le doit à une petite nénette du nom de Flannery O’ Connor. Huston adapte ici le premier roman de l’auteure, assemblé à partir de quatre nouvelles écrites lorsqu’elle avait vingt-trois ans, seriously bitch ? O’ Connor deviendra de manière posthume – morte à trente-neuf ans, obviously – l’un des emblèmes du Southern Gothic. Et on peut dire que pour une fille au printemps de la vie, elle en avait gros sur la patate. Cette Sagesse dans le sang sera traduite lors de sa sortie sur les écrans français par Le Malin, sans doute pour faire plus spooky, et c’est trompeur puisqu’il n’est en aucun cas question de Satan. Par contre il est bel et bien question de sang. Le sang du Christ of course, le sang des plaies subies, infligées, auto-infligées et bien entendu les liens du sang. Ce fluide qui contient toutes les tares de nos ancêtres. Chose que l’on pourra constater chez Hazel qui s’obstinera à défaire le travail de son aïeul, en employant tous les moyens à sa portée. Mais également dans la galerie de protagonistes désaxés qui croisent la route de ce prophète du néant. Une prostituée obèse vivant dans une simili chambre de gosse – coucou Gummo –, un Harry Dean Stanton en prêcheur évangéliste aveugle accompagné par Sabbath, sa fille libidineuse, ou encore Enoch, un gamin désorienté travaillant comme gardien de zoo. L’isolement qu’ils ont en commun ressurgit dans leur désirs obsessionnels ; Hazel veut qu’on l’écoute, Sabbath veut un homme qui s’occupe d’elle, Enoch veut juste un ami. Qu’elles soient physiques ou morales, les difformités se manifestent partout et sont autant de preuves de la laideur de ce monde sans Dieu.

Pourtant c’est bien une quête spirituelle qu’Hazel poursuit, Wise Blood ne traite que de la recherche de la Vérité. Et il semble que celle-ci ne soit accessible qu’à travers la violence, la cruauté et la solitude. Tous des escrocs, des menteurs et des imbéciles. L’absurdité du film se trouve minée de l’intérieur et les éléments qui auraient pu faire de Wise Blood une comédie grinçante au sujet des sudistes, des fous de Dieu et ceux qui les suivent, s’avèrent en fait profondément plombants. Tous les ressors comiques qui jonchent le film ; la statuette de nain momifié qu’on dérobe pour en faire un nouveau Christ, le déguisement d’homme-singe ou encore le faux aveugle, sont désamorcés par l’absence totale d’espoir qu’ils viennent servir. L’humour est là, mais il y a fort à parier que vous ne rirez pas une seule fois devant ce film. La grâce est difficile à percevoir et c’est dans ce grand rien environnant qu’Hazel va la chercher. À vouloir une Église sans Jésus, on devient son propre martyr, comme si le destin cherchait à faire ressortir sur les corps et les âmes, les maux qu’on n’a de cesse de vouloir oblitérer. Et si l’on vit suffisamment longtemps, on finit par être aussi ruiné que la vieille bâtisse de son enfance. Dans sa misère intégrale, Hazel devient le rejeton céleste qu’il a tant conspué. Revenu sur Terre parmi nous, pour mourir à nouveau.

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