Le coin du cinéphile

Published on mai 23rd, 2018 | by Sina Regnault

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#457. MALINA. Werner Schroeter, 1991

Pour beaucoup, Werner Schroeter était un membre influent du Nouveau Cinéma allemand, aux côtés de Fassbinder, Wenders et Herzog. Pour d’autres, il est un simple cinéaste prolifique dont la filmographie est un vaste mystère. Fort d’une quarantaine de métrages, son œuvre a ressurgi récemment dans un texte de Jean-Jacques Schuhl (Obsessions, chapitre : Du fard ? Du sang ?), qui évolue depuis dans une sphère occulte tant il est difficile d’en prendre connaissance. Une projection de Malina à la Cinémathèque française en 2006 ou un import allemand de l’édition Blu-ray vous a peut-être permis d’en avoir un aperçu. Pour le reste, on mesure l’importance des derniers vidéoclubs et des médiathèques spécialisées qui donnent accès aux copies de Salomé (1971), L’Ange noir (1975) et Le Jour des idiots (1982). Ce dernier est capital pour comprendre l’univers mental du réalisateur. On y suit l’escalade démente d’une jeune femme cherchant par tous les moyens à prouver qu’elle est vivante (interprétée par Carole Bouquet). Huit ans après, une autre actrice française prendra le relais : Isabelle Huppert. Elle endossera un personnage fou, parcourant à son tour l’étendue d’une psyché tout droit échappée des petites-maisons : Malina, 1990. Un film grandiose, sélectionné en compétition officielle à Cannes l’année suivante, et porté par une narration stylistique frénétique, digne des plus grands Zulawski, teinté en tout lieu d’étrangeté symboliste et sonore, mais aussi des travaux de Raoul Ruiz (sur le plan de la mise en scène).

L’intrigue de Malina se déroule à Vienne, en pleine remontada des pensées philosophiques de Ludwig Wittgenstein : le roi de la science du langage. A l’intérieur de ce milieu universitaire, une star émerge et déchaine les passions : la femme – créditée ainsi dans le film ; l’une des sept merveilles de la pensée réflexive. Elle enchaîne conférences et rencontres face à la foule. Tout se passe pour le mieux jusqu’au jour où l’on apprend que sa vie privée est un véritable enfer. Dans la tête de « la femme » se joue un lent processus d’effritement du rationnel au profit de délires sexuels et poétiques. Captivés que nous sommes, nous autres spectateurs, nous l’observons choisir au hasard des amants et s’enfermer peu à peu dans son immense appartement bourgeois. Ses journées ne tardent pas à osciller entre alcoolisme, tabagisme et écriture de lettres qu’elle n’envoie jamais. À cela s’ajoute la présence d’un Roméo bienveillant, Matthieu Carrière, cristallisant ses fantasmes et donnant au film une trame à suivre dans ce chaos permanent. Son nom ? Malina. Un beau mâle ténébreux que rien ne blesse.

Les scènes de face-à-face entre eux sont nombreuses et laissent souvent un goût d’inachevé, le sentiment qu’il se joue autre chose que ce qui est montré. Exemple : « Quels sont tes maux ? » demande Malina. « Depuis toujours, je déforme tous les mots. », répond-elle. « Au lieu de MODE d’été, je lisais MORT d’été ». Autre exemple : « Aucun parlé ne peut s’assurer de sa propre justification ». Tout ce qu’elle dit n’est donc que du bavardage. Et son rapport aux mots est le pur signe d’une errance circulaire. Le film entier est hanté par ce mouvement circulaire, inutile, où les paroles valent pour elles-mêmes et rien d’autre, déguisées en une recherche infinie de l’identité de cette femme folle. Elle a beau essayer de dynamiter des impasses dans l’espoir d’y voir un indice, une vérité sur elle-même, ce qu’elle trouvera au final est un visage, celui de Malina : celui de sa schizophrénie. Car Malina est son double. Un double des plus équivoques et voué dès le début à s’accomplir. Une protection.

Vienne est mis en scène de manière absurde, dadaïste. Les figurants surjouent leurs rôles ; ils font exprès d’être idiots car le monde extérieur de « la femme » est idiot. Reste Malina, doué de raison. Werner Schroeter instaure une marge d’interprétation dans laquelle s’infléchissent les sens respectifs de chacune de ses actions. L’intention et les effets du montage sont clairement dramatiques et psychologiques. Ils présentent la réalité de la femme malade de manière efficace. En effet, depuis son enfance, « la femme » a enfoui un traumatisme qui n’a eu de cesse de s’aggraver, notamment en étudiant la linguistique et la philosophie – des sciences qui questionnent au plus haut point la réalité. Rappelons que les fondateurs du cercle de Vienne, ainsi que Heidegger (futur nazi), qu’elle cite constamment, étaient des énergumènes. Génies certes, mais complètement cinglés. Ceux-ci n’ont certainement pas aidés au processus de guérison. A huit ans, elle a vu son père jeter sa sœur du haut d’un immeuble. Une vision qui provoque alors, dans le film, des éruptions diverses : flashbacks, vomissement, flammes (d’abord infimes, puis considérables) et déclarations solennelles : « Il faut que j’arrête de boire du whisky après minuit ». Mais l’aveu est vain. Autour d’elle, les flammes ont déjà entamé son espace vital. Vain aussi car avec ou sans whisky, les cauchemars surgissent. Son père diabolique apparaît et ouvre la voie aux larmes, aux malaises, aux écris compulsifs, au sang, à la transpiration – Isabelle ne s’arrête jamais. Elle transpire tout le long, comme totalement possédée. L’apothéose a lieu quand elle pointe avec furie son « père », interprété par un acteur ressemblant à Buñuel, juste avant de s’évanouir… Zaza, bravo pour cette performance ! Le Chaos t’aime. Quelles que soient les variantes du montage, la psyché est prioritaire et magnifique.

L’actrice, dépositaire de la mémoire de Werner Schroeter soulignera après son enterrement : « Il avait un accès direct à l’âme de chacun ». Sa force est d’y avoir fait bon usage. « Toutes les portes étaient ouvertes, tous les rêves et tous les cauchemars étaient les bienvenus pendant le tournage. ». Imaginez l’extase. Pour le texte, Ingeborg Bachmann est l’auteur du roman initial. Mais Malina aurait pu tout aussi bien être un opéra, comme Deux ou Poussière d’amour dans lesquels elle joue. C’est un fait établi, le réalisateur avait plusieurs passions. Il était polymorphe. La réalisation cinématographique de Malina a cependant permis de dévoiler une partie de ses obsessions. Il y a dans Malina de la théâtralité et de l’opéra extraordinaire.

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