Le coin du cinéphile

Published on avril 29th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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#456. TERRE SANS PAIN. Luis Buñuel, 1933

Amour fou, amour vache (au sens propre), scorpions et orgies, le tout relevé d’une louche de crème blasphématoire: il fallait bien que Luis Buñuel se relève de L’âge d’or, commande subversive et prolongation savoureuse d’Un chien andalou qui tirait comme elle pouvait sur l’église, les conventions, la bourgeoisie et toutes ces choses dont Buñuel avait horreur. Un passage à Hollywood? N’y pensons même pas. Alors pour rebondir, quoi de mieux que de passer du surréalisme au réalisme, ou presque: Buñuel et le documentaire, cela pourrait paraître antinomique, et pourtant L’âge d’or commençait bien en bonne parodie du genre. Mais de moquerie, il n’est point question ici: il faut ébranler le spectateur, tout comme il le faisait à coup de surimpressions provocatrices et de symboles absurdes.

Financé par un anarchiste chanceux à la loterie, Buñuel s’embarque pour les Hurdes, une région de l’Espagne oubliée par l’Espagne même. Là, quelques âmes damnées gesticulent autour d’un monticule de maisons, sans fenêtres ni cheminées, combattant la famine, attendant de vivre comme ils attendent la mort. Dans un geste politique, le camarade de jeu de Salvador Dali veut rappeler leur existence, nous confronter là où personne ne va. Mais il ne faut pas se tromper: jamais l’artiste fou ne laisse place au reporter. Épaulé par le photographe Eli Lotar, qui avait photographié déjà les abattoirs de la Villette comme le fera plus tard Franju dans Le sang des bêtes,  Buñuel filme le réel pour l’emporter avec lui, le façonne dans sa glaise macabre et son esprit de surréaliste acéré. Mené par une progression inexorable, Terre sans pain s’ouvre sur un village aux portes des Hurdes, encore animé et bien façonné, où l’on voit une parade de cavaliers tenter de décapiter une tripotée de coqs pendus par les pattes, une tradition qu’on verra d’ailleurs détournée dans l’indispensable Les révoltés de l’an 2000. Puis l’on grimpe: des églises en marge du monde, des ruines peuplés de couleuvres, une végétation à perte de vue. On grimpe encore: Les Hurdes, loin de tout, loin de l’abondance, loin de du reste de l’univers, s’affiche en silence. Quand on croit avoir attend le sommet de l’effroi, Buñuel semble, non sans sadisme, faire pire à la vignette suivante.

De la musique mélodramatique et dégoulinante jusqu’au noir et blanc qui semble faire grandir davantage l’asphyxie générale, Terre sans pain se matérialise comme une carte postale de cauchemar, comme un worst-of accompli. Au milieu des maisons malhabiles, seul un ruisseau miséreux sert de principale source d’eau. Les récoltes sont nulles, les malades envahissent les rues, l’inceste court les foyers. Les hommes du village partent parfois, sans pain ni argent, avant de revenir, sans pain ni argent. Même le cimetière est encore trop loin. Un chien andalou et L’âge d’or ne sont pas loin lorsque l’on assiste, horrifié, à la mort d’un âne, dévoré par des abeilles. Plus loin, une gamine agonise dans un escalier («On ne peut plus rien faire pour elle»).

Lors de la découverte des rushes de Terre sans pain, on s’était alors compte que Buñuel avait écarté les rares éléments positifs de son séjour: en bon margoulin, il n’avait pas hésité à diriger les paysans, créer des effets de montages habiles (nous rappelant que l’œil coupé d’Un chien andalou était celui d’un cheval et non celui d’une femme), à faire croire à la mort d’un nourrisson, à shooter une chèvre au fusil pour provoquer sa chute. Buñuel s’était alors approprié une vérité atroce pour en faire un poème désespéré et morbide. Les commentaires de la voix off, nasillarde et hautaine, en rajoute même dans le décalage («voici un crétin…et voilà un autre crétin» désignant les gamins difformes que l’on croise «à la tombée de la nuit»). Au fond, on se demande si Buñuel n’avait pas inventé le mondo, cette frange documentaire sensationnaliste et fumeuse qui trébuchait dans une poésie apocalyptique et (souvent) accidentelle. Mais il annonçait surtout son impitoyable Los Olvidados.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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