Le coin du cinéphile

Published on mars 25th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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#452. VIVA LA MUERTE de Fernando Arrabal. 1971.

Après la guerre d’Espagne et sous le régime franquiste, Fando, un garçon d’une dizaine d’années, cherche à comprendre pourquoi son père a disparu. Il ne tarde pas à découvrir que c’est sa mère, pieuse catholique, qui a dénoncé son mari antifasciste. Perturbé par ces révélations, Fando va enquêter pour savoir ce qu’est devenu son père. Dans un pays cadenassé par la censure et les interdits religieux, Fando, partagé entre haine et amour pour sa mère et l’espoir de retrouver son père vivant, va enfanter autant de délires sexuels que morbides…

Un corps tronçonné par un mécanisme absurde, une foule sur lequel un homme lâche ses excréments, des tripes à l’air, un enfant dévoré, de la chair qui coule en torrents… Derrière les croquis obscènes et monstrueux de Roland Topor, des voix d’enfants fredonnent à milles lieux de là la comptine danoise Ekkoleg (qui fut un tube à l’époque). Une sale petit musique obsédante qui détient à elle-seule toute la naïveté de l’enfance, celle d’une minuscule voix jouant avec ses propres échos. Dans cette frontière entre l’innocence et le dégueulasse se niche tout l’esprit Arrabal, celui-là même que Alejandro Jodorowsky trouvait beaucoup trop fou. Spoiler: il avait raison.

Là où le Chilien a toujours exploré les territoires imaginaires, Arrabal s’est d’emblée servi du surréalisme pour raconter le réel, son réel. Alors que Jodo a attendu le crépuscule de sa carrière pour se livrer à une fantastique introspection, Arrabal a fouillé les plaies de son passé sans attendre. Mais en pleine Espagne franquiste – le pays était toujours sous le joug dictatorial au début des 70’s – pas question de courber l’échine: Viva la Muerte sera ainsi tourné en Tunisie et en langue française, alors que sa suite thématique, le moins percutant L’arbre de Guernica, foulera le sol italien. Une ruse qui offre une liberté diabolique à son auteur, ennemi des concessions et du bon goût.

On parlait alors d’innocence plus haut: elle n’existe pas, ou si peu dans cette peinture d’une enfance terrible, où les déchirures d’une époque se vivent dans le cerveau d’un gosse haut comme trois pommes, ce petit Fando, porte parole de Fernando. On a rarement exploré avec autant de courage et aussi frontalement les fantasmes enfantins, leurs contractions scabreuses et leurs innombrables éclairs morbides: qui a dit qu’on pensait uniquement à de belles choses avant l’adolescence? Dans une Espagne prise en joue, Fando sautille de rocher en rocher, de jeux cruels à un autre, dans un monde cabossé, hanté par les services corporels, le fanatisme religieux et la culpabilité. Fando qui rit, Fando qui pleure, léchant un corps froid ou croquant une tête de lézard. Le père n’est plus là, flingué par l’état, et la mère guette, les yeux en amandes, le corps ardent, tentant, blessant. Au pays d’œdipe, ça fait mal: la sainte madre est objet de désir et de haine, couverte de merde et de baisers au sens propre comme au figuré. Dans des tableaux criards et saturés, autant pour souligner leur portée onirique que les atténuer, on entrevoit des visions hautement sadiques et scatologiques qui ne font de cadeaux à rien ni personne, surtout pas au spectateur.

Arrabal est un enfant de Buñuel qui, la bave aux lèvres, a décidé d’exploser son mentor dans la provocation. Et il le fait bien. Plutôt que d’abîmer un beau verni à peine sec, soit la grande obsession de Buñuel, Arrabal se baigne dans la terre, dans les fluides, nous faisant parcourir ce chemin jusqu’à cet état étrange et familier, où tout était découverte, où tout était sang, boue, pisse, vomi, charogne. Un cinéma de vie sous l’apparence d’un cinéma de mort, où le symbole, gros comme une maison, prend de plus en plus de place. Quant Arrabal dit quelque chose, il ne fait pas dans le sous-entendu, il n’esquisse rien, il le montre et nous crève les yeux avec. Dans un élan de transe aussi traumatisant que celui d’Adjani dans Possession, Anouk Ferjac, après Resnais et avant Diane Kurys, se baigne dans le sang d’un taureau fraîchement égorgé (en live) en guise d’épilogue barbare, castrant la bête avant d’embrasser à pleine bouche l’homme qu’elle a enfermé dedans. «Coupe les couilles de ton père». Tout est monstre, littéral, sanguin. En un film, un seul, la messe de Fernando était dite.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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