Le coin du cinéphile

Published on mars 10th, 2018 | by Sina Regnault

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#447. THE ADDICTION. Abel Ferrara, 1995

Tourné en vingt jours à New York, The Addiction de Abel Ferrara (1995) raconte l’histoire de Kathleen, une jeune doctorante en philosophie mordue par un vampire qui décide de continuer ses études malgré tout. Raconté ainsi, on pourrait faire penser à un film sur la drogue travesti en film d’horreur où le vampirisme remplace une substance générique (héroïne, cocaïne), comme a pu l’être Brain Damage de Frank Henenlotter de par la figure de son monstre suceur de cervelle. Une sorte de métaphore sanguinolente vouée à alerter sur les dangers des narcotiques. Ce qui ne serait sans doute pas pour déplaire à Abel Ferrara, mais un peu limité. Pour lui, la métaphore est une politesse. Elle lui permet d’avancer légèrement masqué et de proposer un film dont précisément la grandeur tient dans ses aspects indécidables. The Addiction est-il un récit noir qui choisit de maquiller la drogue par un objet pop sympathique (les vampires) ou, au contraire, un «film-question» essentialiste à propos de l’inclinaison purement humaine qu’est l’addiction? Les deux, assurément. Sans doute sa grandeur tient-elle dans ce balancement continuel entre une esthétique morbide et l’essentiel.

La découverte de l’horreur. Kathleen (Lily Taylor) tentera l’impossible pour continuer ses activités après sa morsure. Elle découvrira à la place un monde terrifiant, loin des idées théoriques, où chaque partie de son corps souffre d’un manque inconnu. Elle convulse, se contorsionne de douleur entre deux cours. Et quand son appétit est satisfait pour la première fois, elle travaille dans sa tête les diapos qu’elle a l’occasion de voir à l’université: une succession de clichés de tous les crimes répertoriés contre l’humanité – des images de mutilations et des plans de pelleteuses nazis qui larguent des amoncellements de cadavres dans des fosses communes. Ces horreurs s’érigent en écho à ses propres pulsions meurtrières. Peu à peu, ces révélations deviennent insupportables. Une détestation d’elle-même et du genre humain s’installe en renfort contre l’innommable. Pourquoi? A quoi bon? Que s’est-il passé pour en arriver là?

À défaut d’une réponse directe, l’obscurité onirique remplace complètement la réalité de Kathleen. Son expérience de la maladie est un cauchemar. La ville se métamorphose en vastes ruelles qu’elle maudit ça-et-là au rythme de sa transformation. Cris lointains, voix fantomatiques, bruits d’animaux, halètements de machines et rap hardcore se bousculent la place dans une scénographie grandiose, ténébreuse (sans doute la plus incroyable de Ferrara).
Autre choix esthétique, mais celui-ci plus étonnant de la part du cinéaste: le noir et blanc. Une astuce pour traduire l’instauration d’une nuit dans les pensées du personnage. Ms.45 (film également connu sous le titre L’ange de la vengeance) était peut-être sourde et muette mais son calvaire était en couleurs. Ici, l’héroïne doit surmonter l’obscurité générale plutôt que des ennemis clairement définis. L’important semble la perte de repères. On constatera progressivement l’abandon de sa thèse au profit de recherches de réponses sur le mal terrible qui la traverse. Pour preuve, son directeur de thèse lui-même est dévoré par la ravissante Kathleen. Le geste est simple: supprimer tout ce qu’elle peut, gommer son entourage et leurs idées. Douter de tout et tout détruire en espérant voir la lumière. De toute façon, ce sont tous des assassins. Ils participent des crimes commis dans l’histoire. Alors ils disparaissent, les uns après les autres, avalés par sa supériorité monstrueuse. Et son addiction ne fait qu’augmenter au fur et à mesure de son isolement. Seul un être aussi hors-norme qu’elle peut capter son intérêt: en l’occurrence un autre vampire, Peina.

Rencontre avec le messager du chaos, l’éclaireur, celui qui semble savoir… Ce vampire (Christopher Walken, au sommet) ne peut être qu’admiré des yeux de Kathleen. Suffisamment fort pour vivre presque comme un humain, il se dissimule dans la valse des corps incognito depuis des décennies entières, admettant volontiers le goût exquis et si particulier du sang d’un enfant. «Des millénaires de réflexions et qu’ont-ils trouvé?», demande-t-il. «Je vais t’apprendre qui tu es, toi.» Le ton est donné ; place au mentor, celui qui pose les vraies questions. Comment guérir d’une addiction intraitable? Comment se défaire d’un mal qui ne peut être défait? Telles sont les interrogations lancées.

Peina proposera de lire la situation sous le prisme de la seule philosophie acceptable. A la manière d’un nouveau Socrate. Avant lui, tout n’était que sophisme et jeux de mots. Selon ce vétéran, le genre humain est mauvais, fondamentalement et viscéralement. Essayer de guérir le monde serait illusoire, l’addiction est universelle, «Addiction forever». Il transforme en vampire tout le monde, quel que soit sa race. L’unique facteur qui le différencie de ses victimes est que son crime aide à une certaine transformation puis révélation de l’horreur du monde. Il jouit d’une position de maître dans l’incompréhensible chaos. Et s’il peut travailler sans relâche, c’est parce qu’il s’impose une hygiène de vie réglée par une discipline stricte. Kathleen lui accorde du crédit car il est capable de déféquer, de manger des plats variés, et même de boire du thé. Actes inconcevables dans son univers furieux. Son appétit est bien plus développé.

La philosophie dans le bavoir. Après de mures réflexions qui l’ont conduite à devenir une rationaliste empirique radicale, Kathleen trouvera dans ses pulsions nocives une clé qu’elle croit déceler pour résoudre l’imbroglio. En effet, elle reprendra son travail et présentera à l’université la thèse suivante: «L’essence se révèle par la praxis», faisant référence, entre autres, à l’Éthique à Nicomaque d’Aristote. Un penseur chez qui les activités contemplatives ou théoriques empêchent les sujets d’évoluer. Vampires, humains ou cafards, la praxis (pratique) refuse à tous ce que l’expérimentation de terrain ne peut prouver. Il n’est de choses qu’en acte, bon ou si possible mauvais. Seule importe l’expérience. Le Cogito ergo sum est obsolète. Sa conclusion sera non plus «je pense donc je suis» mais « Dedita ergo sum, pecco ergo sum » (J’abandonne donc je suis, je faute donc je suis). Ni dieu, ni maître, ni même métaphysique, juste une bataille animale où le plus fort l’emporte sur le plus faible et où toute connaissance autre que pratique est vaine. Une thèse de philosophie qui annonce la brutalité qui va suivre. Très vite, on ne sait plus combien de victimes dégoulinent sur son col.

Éternelle Kathleen. Cependant, un renversement inattendu se prépare. «Au lieu de vous dévorer entre vous, mangez plutôt le corps du Christ», affirme magistralement Ferrara en off. À la fin du songe, et contre toute attente, une silhouette déclare: «Nous sommes tous des pécheurs», telle est notre essence. Littéralement: “We Don’t Do Evil Because Of The Evil, We Do Evil Because We Are Evil”. Kathleen reste interloquée, stupéfaite. Elle vient de faire ce qui ressemble à une overdose d’hémoglobine. Son esprit flotte, comme un nuage. Solidaire, une jeune vamp lui glisse la clé de compréhension du catholicisme et à sa suite un prêtre vient lui donner l’absolution. «Voici, ma fille, le corps du Christ». La philosophie qu’elle a défendue devient obsolète. Son éternité se fera par l’Ostie cérémoniale et le sang du Christ. Quel coup de génie. Kathleen est désormais éternelle pour de vrai et le catholicisme règne sur terre. L’«addiction» est donc utilisée pour traduire la drogue, qui en fait représente la misère et la finitude de la condition humaine puis qui, au final, devient le mot pour «pécher».
The Addiction, l’objet film, en revanche, est toujours en recherche d’une résurrection par un éditeur, si possible en version 4K, pour pouvoir continuer à nous émouvoir du moindre aspect de notre vampire préférée.

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One Response to #447. THE ADDICTION. Abel Ferrara, 1995

  1. Tuinhappy says:

    Merci Sina Regnault

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