Le coin du cinéphile

Published on février 12th, 2018 | by Thomas Agnelli

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#444. NEVER LET ME GO. Mark Romanek, 2010

Depuis l’enfance, Kathy, Ruth et Tommy sont les pensionnaires d’une école en apparence idyllique, une institution coupée du monde où seuls comptent leur éducation et leur bien-être. Devenus jeunes adultes, leur vie bascule : ils découvrent un inquiétant secret qui va bouleverser jusqu’à leurs amours, leur amitié, leur perception de tout ce qu’ils ont vécu jusqu’à présent.

Après un démarrage policé évoquant l’adaptation d’un roman de Jane Austen, Never Let Me Go prend une tournure plus troublante dès lors que l’on réalise que le titre est un appel au secours muet, que le genre tient de la rétrocipation et qu’un sujet fort (le clonage thérapeutique) va boucher cet horizon idyllique. L’action se déroule dans les années 70-80 dans une Grande-Bretagne de cauchemar éveillé, mais préfigure un futur à l’imparfait dans un écrin d’agonie collective, où le temps s’écoule au rythme d’une marche funèbre. Adapté d’un roman de Kazuo Ishiguro, scénarisé par Alex Garland (28 jours plus tard) et transcendé par la somptueuse photo de Adam Kimmel, ce troisième long métrage de Mark Romanek (Photo Obsession, 2003), porté par de bonnes mains et de beaux regards, raconte une histoire d’amour qui ne vieillira jamais.

Malgré les violons de Rachel Portman, l’ensemble est froid comme un tombeau, assoupi dans une bulle coupée du monde, lancinant comme un mauvais sort. Sa force, c’est de suggérer l’épouvantable avec une étrange tranquillité, sans effets spéciaux ni mystère artificiellement entretenu, dans le sillage du cinéma d’Andrew Niccol (Bienvenue à Gattaca).

Dans un climat ouaté (une chape de plomb), les trois protagonistes sont des clones qui ont la possibilité d’échapper à leur condition de «créatures», dans l’expectative d’un déraillement. Là où le bât blesse, c’est que ces jeunes adultes aux corps parfaits, naguère enfants instrumentalisés dans un gynécée et effrayés par le monde extérieur, sont rouillés avant d’avoir subi, copiant des gestes d’automates et formulant des regrets avant d’avoir vécu. Pour survivre, ils se fabriquent une vérité illusoire. Ce qui est beau, c’est cet espace incertain entre ce que les personnages savent (leur mort prématurée) et ce qu’ils veulent croire (être en couple autoriserait un sursis pour vivre plus longtemps). Même s’ils n’y peuvent rien. Même s’ils doivent avancer comme des bougies dans un paysage sombre, en faisant du surplace, en fantasmant les lignes de fuite avant d’accepter d’être les pièces détachées d’une voiture.

Tous les interprètes sont au diapason. Parmi eux, on retient le visage désolé de Carey Mulligan, poupée de porcelaine abîmée par des sentiments plus grands qu’elle, héroïne fantomatique et passive qui accompagne les seuls êtres qu’elle a connu jusqu’à leur mort avant de rejoindre sa solitude, ce champ de ruine qu’elle voit une dernière fois avant de se faner («j’imagine que c’est l’endroit où tout ce que j’ai perdu depuis mon enfance est venu s’échouer»). Avant que son âme mutilée en silence, cernée d’émois frustrés, quitte un corps qui ne lui appartient déjà plus. Depuis le début, il y a en elle un poison amer, une résignation, une fatalité qui inondent le film comme un torrent de douleur.

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