Le coin du cinéphile

Published on février 11th, 2018 | by Leny Soupama

0

#443. LES OISEAUX, LES ORPHELINS ET LES FOUS, Juraj Jakubisko. 1969

Dans les années 60, de nombreux films voient le jour sous l’égide de cinéastes voulant s’affranchir des récits traditionnels, avec l’envie de déconstruire radicalement le langage cinématographique déjà présent. Vont alors apparaître dans le paysage de cette époque, des réalisateurs, à l’ambition colossale, démesurée: celle de changer le monde par le cinéma. Vaste projet en effet.

Pour des cinéastes comme Glauber Rocha au Brésil, Youri Illienko en Ukraine ou Carmelo Bene en Italie, et tant d’autres, la camera va devenir une arme, un outil magique, capable d’enregistrer la réalité du monde souvent brutale, laide, mais aussi d’en restituer son essence purement poétique, et de la transfigurer. C’est la force de ce nouveau cinéma que d’être iconoclaste, d’être volontairement méchant et de faire pleuvoir des images comme on planterait des roses sur un territoire asséché, malade. Car oui la beauté peut advenir de n’importe où. Et ce n’est pas l’œuvre du réalisateur slovaque Juraj Jakubisko qui nous dira le contraire. Il appartient à cette même race de cinéastes fougueux dont les atermoiements trépignent à faire ressurgir les fantômes du passé afin qu’ils redeviennent, une fois vivants, des anges gardiens.

Proche de la Nouvelle-Vague tchèque, compagnon de fortune des grandes figures de proue que sont Jaromil Jirés (réalisateur de l’envoûtant Valérie au Pays des merveilles en 1970) et de Vera Chytilova (qui a mis au monde le truculent Les Petites Marguerites en 1966) durant ses études à L’Académie du Conservatoire du cinéma de Prague, il retiendra de ces années-là, de ce bouillonnement artistique, une grande insouciance, une explosion de liberté, de passion mais aussi de violence. Lui, le slovaque exilé, déraciné, retrouve une vitalité.

Juraj Jakubisko réalise en 1969, Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous, film-monstre qui, sous son apparente naïveté, dresse l’itinéraire d’un pays déchiré, déployant les ailes de la mort et de la douleur sur ses personnages. Œuvre phare de l’époque, à la fois subversive et burlesque, le film tient une correspondance étroite avec Les Petites Marguerites: on y retrouve cette même prédilection pour l’anticonformisme, pour le mauvais goût, pour le surréalisme à la Jarry, ainsi que pour la destruction de la société dans ce qu’elle a de plus conventionnelle, bourgeoise. Le monde est ainsi vide de sens, Marie 1 et Marie 2, toutes deux amies, exacerbent ce sentiment de répulsion jusqu’à son extrême limite, avec l’envie de tout saccager sur son passage. Ici nous ne sommes plus en présence des deux naïades, et du «do it yourself» sous LSD (quoique!); on suit trois orphelins, Yorick, Andrej et Marta, unis par un même sentiment de désolation. Cette jeunesse symbolise le désarroi, l’instabilité. En filmant les bas fonds et les zonards marginaux, Jakubisko a l’intelligence et le respect immenses de ne jamais les accabler. Les protagonistes chantent, dansent, ricanent, agissent de manière enfantine contre l’ordre moral. L’insouciance, la naïveté (tout comme la caméra) deviennent alors des armes pour affronter le monde.

Entre flower-power et baroque, Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous est follement amoral, parsemé de scènes qui feraient la part belle à la censure aujourd’hui. Ce film se veut libertaire, prônant la jouissance de la vie. Dans ce récit carnavalesque, qui fait office de parabole nihiliste, le cinéaste convoque des images à coups de clairon. Le travail formel est total, inscrivant ses saynètes statiques, dans de véritables tableaux vivants. L’expérimentation et la poésie sont privilégiées au détriment du fil narratif. Par ailleurs, le travail sur l’association des couleurs rappelle le sauvage Week-End de Godard réalisé deux ans auparavant. Dans ces deux films, la couleur ne demande qu’à exploser à la gueule du spectateur. Un cinéma sans concession. C’est donc une œuvre somptueusement étrange que nous avons ici, partageant différentes atmosphères, passant de la mélancolie à la joie au fil des plans. On se laisse bercer par cette longue ronde, lancinante, avec cette idée que nous n’en sortirons jamais. Avec l’illusion que nous ferons partie de cette grande famille, où l’on se tient main dans la main, où l’on se recueille près d’un feu pour mieux se réchauffer les soirs enneigés. C’est cela la vision de Jakubisko: celle d’un cinéma comme art du collectif, du vivre ensemble. Mais sous ses faux airs de comédie tragique (ou inversement), le film cultive son ambiguïté.

Autoportrait sublimé d’un cinéaste-enfant. Cette jeunesse éternelle apparaît comme le motif central du film. Le monde est observé à hauteur de vue d’un enfant, comme en témoigne cette scène où on voit de jeunes garçons et filles, pousser une camera: mise en abyme, introspection du regard et du travail de cinéaste de Jakubisko lui-même. Ce désir de filmer comme si on voyait le monde pour la première fois, certes naïf, mais bouleversant de vérité. L’art devient une thérapie pour soigner ses maux. Et lorsque l’enfant grandit, il ne devient pas sage, mais fou… Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous est également un pur manifeste de la déraison, de l’art d’être idiot dans son sens le plus noble, avec en préambule les mots du réalisateur: «Moi Juraj Jakubisko, réalisateur slovaque, je vais vous raconter une histoire. Comment il est nécessaire et à la fois inutile de chercher un remède pour une vie sans amour pour la haine, qui ne connaît pas le bonheur sans la tristesse, comment il est nécessaire et à la fois inutile de chercher un remède pour une vie qui ne connaît pas la joie,sans la folie, et la mort sans banalité». Tout est dit. Le fou c’est celui qui est hors caste, qui n’est régit par aucune loi, aucun engagement (comme l’enfant), nul conformisme ne peut affecter son champ de vision, son jugement, c’est celui qui est hors limite. Mais derrière l’humour, se cache souvent aussi le désespoir existentiel, et l’on traduit en filigrane la réalité d’une utopie rêvée qui se meure.

Et pourtant il faut coûte que coûte avoir des croyances, aussi dissolues soient elles. «Il faut reconstruire le monde avec amour» dit l’un des personnages, Yorick. La volonté principale du film est celle ci, celle de se reconstruire soi-même, restructurer ce qui reste de la notion de famille (les trois orphelins en forment une à leur manière), recréer un pays (le film montre un contexte virulent de guerre qui paraît omniprésent) et enfin reconstruire tout un monde. Ce qui est passionnant, d’une puissance émotionnelle d’une rare intensité en visionnant le film, c’est que cette transformation se fera par l’enfance et par l’art. Dans ce petit théâtre, nos personnages se mettent en scène à la manière de tragédiens, des lambeaux de phrases sont récités, déclamés tels des aèdes de l’Antiquité. Et surtout l’acte de photographier tient une place fondamentale dans ce maelstrom d’image. On entend plusieurs fois cette phrase qui arrive souvent comme un leurre, un gag anecdotique, mais à la symbolique puissante: «photographier avec ses yeux», pour ainsi dire mimer le geste, faire «simulation de», mais surtout enregistrer par les yeux, la réalité. Toutefois, enregistrer le monde par son seul œil physique paraît vain. Yorick, à la fin du film, en fait la triste expérience. L’appareil photo/la caméra devient une arme, porteuse d’un message: photographier, c’est capter la douleur du monde et y déceler la beauté dans un élan de tendresse et de cruauté. Ce qui fera dire à ce même Yorick : «Pourquoi la tristesse est la seule beauté qu’il nous reste?».

Le final est éminemment tragique, contrastant avec la première moitié du film (une voix enfantine nous prévient pourtant du désastre à venir dès le générique de début). Le personnage de Yorick, clown triste, fera preuve d’une grande barbarie, réagissant à de bas instincts primaires, ceux que la société veut lui imprégner (égoïsme, jalousie…) et n’oubliera pas d’immortaliser sa chute. Dans Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous, nul ne semble survivre à la vie, ni à l’amour, alors on s’amuse. Car oui si le monde est beau, il est aussi sale, et Jakubisko nous construit un refuge, un îlot pour nous abriter les soirs d’orages. En regardant ce film, on n’a qu’une seule envie: naviguer en eaux troubles à ses côtés.

Spread the chaos
  • 7
    Shares

Tags: ,


About the Author

Fils de Satan Trismégiste. Adorateur de lycanthropes. Ira vivre sur le Mont Analogue, une fois que le cinéma aura définitivement brûlé ses yeux.....



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !