Le coin du cinéphile

Published on janvier 22nd, 2018 | by Thomas Agnelli

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#442. RED ROAD. Andrea Arnold, 2006

Red Road, premier long métrage d’Andrea Arnold, appartient à cette catégorie de films qui vous jettent dans le vide. Sa route scénaristique s’apparente à celle d’un road-movie hardcore: rouge comme le sang, noire comme la mort, brûlante comme l’enfer avec du danger, du vertige et du risque dans un décor urbain où l’amour d’autrui semble banni du vocabulaire. Dès la première scène, le spectateur découvre Jackie, personnage que l’on sent blessé, sensible, farouche. Opératrice pour une société de vidéosurveillance, elle doit contrôler les moindres agissements des habitants pour avertir les flics en cas d’agression. Le reste du temps, elle fuit les relations humaines, se cloître dans sa maison hantée par l’absence affective et baise sauvagement avec un mec rencontré par hasard avec lequel elle ne noue aucune complicité charnelle. Lorsqu’elle est invitée à un mariage et se déplace pour renouer contact avec le monde (ce qui ne lui arrive que très rarement), elle fait mine d’ignorer un tableau de famille révolu et laisse échapper deux trois sourires tristes pour rassurer ceux qui, à force de se poser trop de questions, émettent des jugements hâtifs. Souvent filmée de dos (la seule partie du corps qu’elle ne voit pas et que, de manière générale, nous ne voyons pas), elle traque la vie des autres pour éviter de se regarder soi-même. Au gré de ces visionnages intempestifs, elle se lie d’affection pour des badauds errants et s’émeut d’afflictions minuscules dans le camaïeu froid et sombre de la ville. Un soir, croyant détecter une agression, elle reluque complaisamment un fragment de vie sur l’écran: un homme et une femme sur le point de se battre qui se réconcilient en faisant l’amour en plein air sans se soucier de ce qui se passe aux alentours. Alors que ses pulsions soudaines l’invitent à raviver des désirs trop longtemps endormis, Jackie reconnaît une silhouette; puis, un visage, qu’elle aurait préféré oublier. Et son regard n’exprime qu’une seule émotion: la haine.

En épiant cet homme avec une insistance dérangeante, elle va chercher à se rapprocher de lui quitte à pénétrer son univers clos. A chaque tentative inquiétante, elle ramasse des bouts de pierres et des bouts de verre qu’elle camoufle discrètement. Lorsqu’il la croise, il ne se souvient plus d’elle; elle, pourtant, ne l’a pas oublié. C’est le suspense de ce film remarquable: quel secret lie ces deux personnages? Que cherche Jackie? Pourquoi lui? Toutes les hypothèses, même les plus improbables, ont le temps de germer durant la vision du film qui mise dans un premier temps sur l’imagination fertile du spectateur; puis sur sa compassion, sa capacité à endurer les épreuves douloureuses et à s’émouvoir d’un destin brisé. La lenteur du récit propre à celle d’un cauchemar froid où le poids du souvenir écrabouille la raison lui permet de recoller les éléments tout seul comme un grand. On ne sait pas bien ce qui se passe à l’écran et c’est de là que naît le tumulte de Red Road. De la même façon, on ne sait pas très bien où l’on se situe en terme de cinéma: en multipliant les supports formels, la réalisatrice Andrea Arnold, futée sans être manipulatrice, semble musarder dans le rapport Antonionien avec l’image, dans le thriller Hanekien où un dispositif de surveillance serait l’enjeu d’un thriller cauchemardesque, dans une parabole sur le voyeurisme et la solitude. Puis oublie tout. Ce qui l’intéresse – et nous intéresse par la même occasion – réside heureusement ailleurs: dans des zones plus viscérales où chacun est libre de se perdre.

En instillant une atmosphère lymphatique et sournoise, la réalisatrice oppose l’intimité de Jackie au tintamarre urbain qui s’agite autour d’elle, confronte des milieux sociaux, zoome crûment pendant une scène de sexe non simulée afin de retranscrire l’ambivalence des sentiments (un rapport sexuel enfin animé par le désir et le choc d’une révélation dévastatrice sur le point d’émaner). A un moment précis, elle abandonne sa mise en scène drastique pour quelques coquetteries visuelles (la fête dans un appartement lugubre, esthétisée à outrance, qui transpire le malaise) et cherche à retranscrire un état de trouble psychologique. Au bout de ce cheminement rude et intense, lorsque toute la vérité éclate dans un râle de jouissance et de douleur, on est bouleversés. Bouleversés parce qu’on a vécu chaque situation comme un coup de poing au ventre. De la froideur des premières images anonymes, on finit par cerner les raisons de ce renoncement à la vie. Cette histoire aux accents mortifères, d’une tristesse tout sauf mélancolique ou affectée, ne révèle ses plaies que par strates émotionnelles et semble avoir été taillée à même des limbes dangereuses. Évoquant Keane, de Lodge Kerrigan pour la confrontation à la solitude nue d’un individu énigmatique et meurtri, Red Road invite à une cérémonie secrète et exclusive. Personnage qu’on n’abandonne pas vulgairement sur le bas-côté d’une route, Jackie reprend naissance devant une caméra qui la love généreusement de toute cette affection dont elle a manquée. Comme toujours dans ce genre de films, il faut un acteur hors pair qui sache remiser au placard les travers de la performance ostentatoire. La révélation ici, c’est Kate Dickie, indiscutable. Le trouble de son personnage devient le nôtre, sa déchirure aussi: Red Road, film discrètement bouleversant sur la rouille intime des êtres, parcouru par une douleur lancinante, empoigne avec une féroce détermination pour ne plus laisser tranquille.

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