Le coin du cinéphile

Published on janvier 20th, 2018 | by Leny Soupama

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#441. BURST CITY, Sogo Ishii. 1982

C’est en 1982 qu’est sorti l’un des joyaux du cinéma chaos: Burst City de Sogo Ishii, véritable manifeste du cinéma punk, emblème d’une génération perdue. Du cinéma azimuté comme on aime, qui suinte, qui dégouline et qui explose tous les simulacres de films punk actuels. Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Sogo Ishii appartient à cette génération de cinéastes, tels Shinya Tsukamoto (réalisateur du cauchemardesque Testuo en 1989 et de l’enragé Bullet Ballet en 1988) et Shozin Fukui, celui qui a donné naissance à l’une des créatures les plus dérangeantes du septième art en la personne de 964 Pinocchio, dont les films donnaient l’impression de mettre les doigts dans une prise. On leur doit une floraison d’œuvres bercées à la fois par l’énergie cyberpunk, le gore, par des musiques immersives, et menées tambour battant par une caméra frénétique, complètement furieuse qui instaure le malaise. Soit un élan de rage va alors tout contaminer sur son passage. Autant le dire immédiatement: Burst City de Sogo Ishii est un des ces films malades, à la beauté convulsive, qui éclaire comme un phare dans la nuit, qui agit sur nous spectateur un peu comme un doudou borgne et sale dont on ne pourrait se détacher et qui, par-dessus tout, partage nos tourments les plus sombres.

Dés les premières minutes, on ne sait pas vraiment où l’on est (et on ne le saura jamais totalement….): des bruits de motos s’affolent, la caméra s’agite, on entend un cri dans la nuit folle: «I’m burning here». Burst City pourrait presque se résumer à travers cette phrase, c’est vraiment l’idée d’un cinéma qui serait en train de se dévorer lui même, un cinéma qui se regarde brûler de l’intérieur pour mieux se sublimer. On ne sait pas vraiment ce que l’on regarde. Si nous sommes dans une dystopie Sci-Fi, un opéra rock ou un film de yakuzas, et pourtant on suit allégrement ces images comme des visions, des rêves en ruines qui explosent sous nos yeux. Sogo Ishii se transfigure ici en arpenteur urbain, à la recherche de l’épilepsie général, et son génie est d’osciller à la fois entre le cinéma-vérité et la pure fiction: Burst City peut être vu comme un documentaire sur les groupes japonais de la scène underground de l’époque, mais aussi comme un récit post-apocalyptique tendance bombe atomique. Nous sommes plongés dans les coulisses de ce que le Tokyo-animal des années 80 concentrait de plus bouillonnant, à savoir le goût pour l’asphalte, le métal qui hurle, les bandits magnifiques et les concerts extatiques. Rien de moins que cela.

Sogo Ishii, bien qu’ayant étudié le cinéma à l’université, agit ici comme un véritable autodidacte, fuyant les conventions dites académiques. Ciao la Fukasaku! Il a l’instinct de saisir la vie dans ce qu’elle a plus vibrante, à travers cette pulsion de vie filmée à un état chimiquement pur. Seuls règnent ici le feu ardent de la jeunesse et ses coups de poings expiatoires, comme si il s’était détourné de sa tâche première (celle de raconter une histoire) pour ne filmer que les longues performances musicales. Capturer ainsi la vitesse, le mouvement, et créer un film futuriste aux allures de danses funèbres. C’est tout ça Burst City, des changements d’angles ahurissants qui hypnotisent, un montage épileptique et une lumière qui nous amènent dans un abîme urbain.

Et pourtant, dans cet abîme, des lucioles resplendissent. Sogo Ishii, pendant tout le film, pose sa caméra sur ces protagonistes, sur cette jeunesse nihiliste, les filmant non sans une certaine fascination. Filmant ainsi ces jeunes garçons et filles parcourant leurs nuits fiévreuses, se prélassant oisivement dans leurs repaires délabrés et se bastonnant pendant les concerts euphoriques. Pour eux, le monde n’est régit par aucune loi. Le mot «travail» ne veut rien dire. Le mot «force de l’ordre» encore moins. On suit leurs pérégrinations nocturnes, ô combien haletantes, parfois gaguesques, aux allures de quête vers le néant. L’errance de ces damnés, propre à l’esprit punk, est tout bonnement visible jusqu’à la dernière bobine du film, où l’on traduit un désir de trouver sa place dans le monde. Celle de ces bikers nippons, c’est de ne faire qu’un avec la ville, de vomir en elle et jouir de violence dans ses rues. Étonnamment, le film projette une certaine mélancolie, lorsque l’on voit les jeunes gens dans leur squat, avec cette tentation de pleurer leur solitude, de rester des loups dans la nuit… et pourtant ces éclats larmoyants, bien que présents, laisseront vite renaître la fureur électrique et la violence qui irriguent tout le film (répression policière, violence sexuelle, impression physique éprouvante pour le spectateur…).

Le final est teinté d’un chaos désorganisé qui fait naître L’Enfer sur terre. «Don’t fuck with me» crie l’un des tank boys, brandissant son poing en l’air, comme dernier coup de couteau dans le cœur adressé à cette société japonaise ankylosée dans son hypocrisie puritaine. Ishii aura eu le mérite de créer une œuvre totalement singulière, parfois trop généreuse, mais au souffle insurrectionnel, amenant un cri de liberté inouï. Sous la forme d’un happening de 2h sans enjeux clairs, le film devient la matrice même d’un cinéma-pulsion, insoumis, qui verra le jour aux confins des années 2000, avec les turbulents Takashi Miike et Sono Sion.

Mallarmé affirmait que «la destruction fut ma Béatrice», Ishii semble donc suivre cet adage avec brio. «Oh Sister Darkness, blow breaths of ice on me!», Tadam Tadam

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Fils de Satan Trismégiste. Adorateur de lycanthropes. Ira vivre sur le Mont Analogue, une fois que le cinéma aura définitivement brûlé ses yeux.....



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