Le coin du cinéphile

Published on janvier 11th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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#437. GRANDEUR NATURE. Luis García Berlanga, 1974

La sex doll serait-elle un sous-genre chaos? Entre Air Doll, Love Object, Lars and the real girl ou encore Monique, le choix est là, la différence de traitement aussi: gentille farce, thriller horrifique, indé au cœur praliné, ovni flottant. Beau sujet chaos en même temps. Et bien avant tous ces candidats, tous réalisés dans les années 2000, une production franco-espagnole leur brûla la priorité sans complexe. Viré à coup de pied au cul par l’Espagne franquiste, traité (bizarrement) comme un porno ailleurs, Grandeur Nature est tombé dans un oubli vertigineux. À la manière de Marie-Poupée de Joel Séria, tourné deux ans plus tard (pour rester dans le délire fétichiste femme-objet, objet-femme), le métrage est culotté et troublant à défaut d’être un chef-d’oeuvre. Mais c’est déjà beaucoup en l’état, surtout quand on voit à quel point le sujet est toujours d’actualité, aussi intact que ces poupées pour grands garçons, qu’on sépare de leurs sarcophages de carton et de polystyrènes avec délicatesse.

À la barre, Luis Garcia Berlanga, un agitateur ibérique lui aussi très oublié, dont l’obsession pour l’humour retors et la satire noire en fait un cousin certain de Luis Buñuel. Évidemment chassé par la censure franquiste après de nombreux films acides, tels que Le bourreau ou Vivan los novios!, Berlanga alla naturellement faire en saut en France, où des auteurs aussi fous que Fernando Arrabal pouvait tourner à leur guise. À l’écriture, un Jean Claude Carrière, à l’époque toujours dans les bons coups, et Michel Piccoli en tête d’affiche. Piccoli chaos qui, déjà quasi quinqua à l’époque, n’avait pas peur de tremper dans le chaos pur jus, amoureux d’une chevelure chez Ado Kyrou, crevant dans ses flatulences chez Marco Ferreri, retournant à l’état sauvage dans l’improbable Themroc, sautillant entre Buñuel, Chabrol et Sautet : Michel can do it, même incarner un dentiste amoureux de sa poupée gonflée (mais pas gonflable).

Michel is alors Michel (tant qu’à faire), déboulant à Orly exprès pour réceptionner un immense colis d’amour venu du Japon. Une poupée chevelue, perfectionnée et bien roulée, faite pour de longues nuits d’amour. Si aujourd’hui on connaît l’existence de ces sex dolls, on imagine l’objet encore bien marginal à l’époque. Chose étonnante, ce n’est pas tant la réaction de l’entourage de Michel qui intéresse Berlanga, contrairement au Monique tourné trois décennies plus tard avec Dupontel, où un quadra se découvrait un nouveau souffle avec une créature de la même trempe. Bien sûr, la femme de Michel, dans des dispositions déjà très libres pour l’époque, ne comprend rien et en souffrira, alors que la mère, amusée, en fait une compagne de bavardage. Berlanga ausculte la solitude et l’étrangeté qui se dégagent de cette aventure. Michel n’a pourtant aucun problème avec les femmes, mais il semble trouver ici un contrôle qu’il n’a pas ailleurs. La belle ne parle pas, ne frappe pas, ne se plaint pas. Mais Michel vivra les mêmes émois, les mêmes étapes qu’une passion comme une autre. D’abord la curiosité, la passion, puis les voyages, l’exploration des désirs. On voit notre héros tourner des home movies coquins où il inverse les rôles, lui en Lady Marlene, et sa dulcinée en mousse le contemplant en tomboy. Surprenant, c’est le mot oui. Mais bientôt, il y aura la lassitude, la violence, la tristesse. Berlanga se plaît à faire surgir des images qu’on attend pas, poétiques et dérangeantes, comme ce bébé tétant le sein de la dame de plastique, ou ce gang-bang où la poupée madone tombe de son piédestal. On parlait de Buñuel comme filiation culturelle: le plan final, infiniment noir et surréaliste, ne lui aurait certainement pas déplu.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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