Le coin du cinéphile

Published on janvier 9th, 2018 | by Geoffroy Christ de Denis

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#436. ALL ABOUT LILY CHOU-CHOU. Shunji Iwai, 2001

Faire un film zen à partir de la dépression adolescente, c’est ce que Shunji Iwai accomplit au début des années 2000, en exploitant la pénombre secrète des chatrooms pour adolescents introvertis. Iwai tisse une trame narrative fragmentaire écrite par des mains anonymes. Celles des collégiens fans de la mystérieuse Lily Chou-Chou, star à l’aura consolatrice qui réunit ces jeunes sans qu’ils le sachent.

Sunji Iwai donne naissance à Lily Chou-Chou en inventant cette star fictive dans un roman qu’il publie sur son site avant le début du tournage. Il encourage les internautes à commenter et inclut certaines de leurs remarques au script, leur permettant de co-créer son idole. Comme l’icône holographique – un peu flippante – Hatsune Miku, Lily ChouChou incarne un être ni vrai, ni faux, symptomatique de la génération à laquelle il appartient. On avait déjà pu rencontrer cette mise en relation de l’obsession des popstars avec le vide existentiel de la jeunesse nippone dans Suicide Club, mais ici foin du girl band aux sourires factices; place à la star messianique!

C’est d’abord à travers les yeux du jeune Hasumi qu’on perçoit l’univers de ces dévots solitaires, un garçon taiseux, docile, vulnérable, qui se laisse marcher dessus par ses amis et l’ensemble des êtres humains qu’il côtoie. Cette réalité sans goût reprend vie uniquement lorsqu’il se connecte au forum dédié à l’icône salvatrice, pour y écrire des textes métaphysiques au sujet de son dernier tube. Des phrases d’une poésie romantique qui transcendent la cruauté de son quotidien. Celles-ci sont tapées à même l’écran et incrustées aux images, comme pour sous-titrer la vie, faire transparaitre les émotions de ces fanatiques sur leur monde extérieur. Car les chansons de Lily font plus que les réconforter, elles leur font expérimenter le monde d’une façon quasi-mystique. Cette B.O. fictionnelle est interprétée par la chanteuse de chair et d’os Salyu, dont les titres hypnotiques ne tomberont pas dans l’oreille d’un sourd, puisque cette fripouille de Tarantino en inclura un dans le premier volet de Kill Bill.

C’est en s‘autorisant un format conséquent – pour l’époque – que le spleen peut devenir autre, une mélancolie comme ralentie, calme et sereine, faisant ressembler le film, aussi terrible soit-il à certains moments, à une méditation. On ne sort pas de ce film, on en redescend. À la violence de certaines scènes d’abus et de tortures mentales ou physiques, s’oppose un environnement apaisé, parcouru de jour comme de nuit. Un attrait pour le Japon rural, ses rizières, ses couchés de soleil pourtant loin d’être bucolique, puisqu’il sert de décor à la désillusion, la solitude et la colère sourde d’une bande de collégiens. Une fascination pour la nature qui s’affiche lorsque le groupe part en croisière à Okinawa – grâce à de l’argent volé à un blaireau en voiture de sport –, sur une île qu’on dit habitée par les dieux. Le rapport aux éléments sauvages, l’air, l’eau, les animaux, recouvre alors une signification ésotérique et à plusieurs reprises on se demande si tous les évènements bons, mais surtout mauvais, ne possèdent pas une explication suprahumaine. Les accidents ne sont pas des accidents, les coïncidences ne sont pas des coïncidences. C’est la magie qui enveloppe nos teenagers à la bile noire, tous victimes de sorts qu’ils se jettent eux-mêmes sans pouvoir aller contre un courant imperceptible qui les entraine loin, trop loin.

Lorsque l’un des garçons frôle la noyade, il en revient changé, comme après avoir perdu une partie de son âme. Ce passage, même bref de l’autre côté du miroir, s’avèrera lourd de conséquences pour lui et l’ensemble de ses camarades. Si surnaturel il y a, celui-ci n’est que pressenti, suggéré de manière liminale, pas de spectres ou de goules, mais de la vraie possession perceptible uniquement dans les changements d’états spirituels inexpliqués des personnages. Un sentiment étrange est présent tout le temps, on le sent sans pouvoir le voir, on sait juste qu’il est ici. La présence absente du film c’est aussi le rôle titre, l’icône obsédante et inatteignable Lily Chou-Chou, dont les chants de sirène cotonneux accompagnent et commentent le désarroi des protagonistes. Des chansons au sujet du désir, de la lumière, de l’extase, qui envoutent nos jeunes paumés et les lient par ce qu’il y a de plus vrai en eux, de plus dangereux aussi: leur amour.

Qui aime qui? On ne le sait pas vraiment car Iwai nous laisse à l’extérieur de ses personnages, nous plongeant dans un autisme similaire au leur. Pas de psychologisation, juste la retranscription filmique de l’inaptitude à l’expression des émotions caractéristique de cet âge. L’amour devenu chose tabou, transformant la volonté de vie en quelque chose d’autre, de tordu, de mauvais. Dans ce système scolaire encadré par des adultes sciemment aveugles où c’est le plus sadique qui gouverne, l’élément qui pourrait tout sauver devient le moteur des décisions catastrophiques qu’on regarde s’accumuler à la manière d’une pile de domino qui s’effondre. Jusqu’où la frustration peut pousser des individus a priori sensés à aller? Qu’est ce qui fait que les choses se passent comme elles se passent?

Personne ici qui soit clairement coupable, réellement maitre de la situation, un manque de logique qui empêche toute rationalisation des comportements néfastes auxquels on assiste. La confusion prend pied sur la raison, un mal que l’on ne peu s’expliquer à part si on prend en considération cette non-présence surnaturelle jamais dévoilée ou prise au sérieux. Life is a killer. Néanmoins le tableau n’est pas si sombre, Iwai parvient à sublimer la tristesse en la traduisant avec compassion dans ses images éclatantes; des rayons de soleil suréels passent à travers les fenêtres, des cerfs-volant s’agitent dans un ciel azuré. La colorimétrie plonge ces êtres, aussi amochés soient-ils, dans une atmosphère douillette et bienveillante. On aurait pu avoir droit à un film moralisateur mais ici tout est comme flottant, on passe d’un contraste à l’autre sans que ça paraisse problématique. Les personnages expriment une fragmentation similaire au récit et à ce décalage intérieur/extérieur, en traversant plusieurs humeurs, coincés au seuil de deux lignes de conduite contradictoires, l’empathie ou la rancœur, l’affection ou la vengeance.

À l’image des mots de la chanteuse fantomatique, le film s’écoule comme un fluide éthéré, on passe à travers les moments de vie de ces jeunes isolés, pourtant tous connectés les uns aux autres. La tragédie qui se joue est plus dévastatrice par la manière dont son potentiel destructeur repose sur le fait que ces ados sont incapables de communiquer dans la vie physique. Leur expérience de cette dimension matérielle est aussi décevante et abjecte que celle des adultes – à des kilomètres de réaliser à quel point leurs gosses se sont enfoncés dans le l’obscurité. Il n’est question que de fric, de viol, de racket et d’humiliation. C’est seulement dans l’isolement que les âmes se permettent d’exprimer leur beauté. Leur forum est un lieu d’occultation mais il révèle le plus important. Et la musique de leur fée numérique leur sert à maintenir en vie ce qui leur reste de bonté. La sensibilité des mots écrits par ces planqués rend leur souffrance plus laide encore. L’ignorance de leur noblesse commune, de leur appartenance à une même tribu de cœurs brisés les empêchera de se dire qu’il s’aiment, au point où ils se blesseront jusqu’à en mourir. All About Lily Chou-Chou dit de quelle manière on croise ses meilleurs amis sans s’en apercevoir et comment tout aurait pu se passer moins mal si on avait essayé autrement. Un conte blafard sur l’incommunicabilité contemporaine, mère de tous les suicidés de la société.

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