Le coin du cinéphile

Published on janvier 6th, 2018 | by Thomas Agnelli

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#435. LA JEUNE FILLE DE L’EAU. M. Night Shyamalan, 2006

Cleveland Heep (Paul Giamatti) a tenté discrètement de se perdre à jamais dans les abysses de son vieil immeuble. Mais, cette nuit-là, il découvre dans le sous-sol de la piscine une jeune nymphe sortie d’un conte fantastique (Bryce Dallas Howard). La mystérieuse « narf » Story est poursuivie par des créatures maléfiques qui veulent l’empêcher de rejoindre son monde. Ses dons de voyance lui ont révélé l’avenir de chacun des occupants de l’immeuble, dont le sort et le salut sont étroitement liés aux siens. Pour regagner son univers, Story va devoir décrypter une série de codes avec l’aide de Cleveland… pour peu que celui-ci arrive à semer les démons qui le hantent. Le temps presse: d’ici la fin de la nuit, leur destin à tous sera scellé…

En surface, l’histoire de La jeune fille de l’eau est simple, limpide comme une bedtime story (celle que Shyamalan narre à ses enfants le soir venu): le gardien d’une résidence immobilière devient, malgré lui, le dernier recours d’une princesse issue d’un royaume aquatique. Avec lui, toute une communauté de gens différents. En profondeur, ça l’est moins. Toqué de Spielberg et de Hitchcock, Shyamalan était alors Dieu à Hollywood. Le cinéaste avait été révélé au bout de son troisième long métrage: le phénomène Sixième Sens. A partir de là, le cinéaste s’est spécialisé dans un registre: les figures archétypales du fantastique et du merveilleux paumées dans notre monde à nous (les fantômes dans Sixième Sens; les super-héros dans Incassable; les extra-terrestres dans Signes; les loups-garous dans Le village et ici la nymphe dans La jeune fille de l’eau). Dans Incassable, on assiste ébloui à son art (l’accident ferroviaire suggéré par un écran de télévision) et on aime ce portrait de l’américain lambda (Bruce Willis, génial dans ce contre-emploi de père déphasé) qui s’extirpe de la foule et de son marasme familial (relations qui vont mal avec sa nana anxieuse et son fiston névrosé) pour devenir maître de son destin. Dans Signes, Shyamalan continue d’expérimenter comme un diable. Premier son de cloche: il s’octroie un cameo plus long que d’ordinaire, traite de grands sujets mystiques, sonde les ravages psy d’un veuf qui retrouve la foi, retrouve sa famille et se bat avec de l’eau bénite pour libérer ses traumas sur de vilains extra-terrestres. Le tableau se noircit malgré des fulgurances visuelles hallucinantes (ou comment le reflet d’une télé peut faire grimper le trouillomètre). Dans Le Village, autre film passionnant car malade, il transcende l’argument fantastique pour raconter la plus impossible des histoires d’amour et construit in fine une parabole sur l’ambiguïté des bonnes intentions. De vrais éclats de beauté (une confrontation vraiment flippante dans les bois entre un loup-garou phtisique Adrien Brody et une aveugle amoureuse Bryce Dallas Howard) et de vraies idées de cinéma: la perte des illusions incarnée par une fille victime d’un système dont elle est l’enfant, seule sur l’asphalte. On voit l’explosion du bluff à des kilomètres, pas elle. Elle ne croit qu’en l’amour. Celui qui lui permet d’y voir plus clair. Une première lecture donne l’impression que Shyamalan se fout de la gueule du monde. Une seconde invite soutient que nous étions passé à côté de cette mélancolie.

Avec La jeune fille de l’eau, c’est la fin du monde: on ne croit plus en Shy, le singulier. C’est probablement le film le plus incompris de ces quinze dernières années, un de ceux qui ne supportent pas l’idée de sortir en compétition chaque semaine avec une liste incommensurable de films tous plus différents les uns que les autres. Et c’est en cela qu’il est précieux. Objet très théorique mais paradoxalement instinctif et donc jamais écrasé par la solennité, La jeune fille de l’eau semble exister pour bousculer les préjugés, creuser les inquiétudes sous un divertissement naïf et amener à relativiser ce que nous pensons du cinéaste. Les maladresses béantes, grossières, comme le refus du champ/contre-champ pendant une longue première partie, sont autant de blessures: le film a été construit au moment où Shyamalan venait de sortir d’une dépression (refus de Disney de produire son projet, séparation avec le studio, le livre «L’homme qui entendait des voix, ou comment M. Night Shyamalan risqua sa carrière pour un conte de fées») avant d’être récupéré par Warner qui comme toujours ne sait pas comment vendre les films qui sortent du lot.

Par essence, La jeune fille de l’eau s’avère une œuvre imparfaite ou du moins qui recherche l’imperfection: à la froideur implacable et la maîtrise formelle des précédents films de Shyamalan, il y a dans La jeune fille de l’eau des cadres remplis de vie, débordant même de vie. A l’exactitude clinique de Signes et du Village, La jeune fille de l’eau arbore un autre visage, celui d’un artiste désabusé, en proie au doute, qui casse le fil de son récit pour se mettre lui-même en scène et égratigner sa réputation de cinéaste sûr de ses effets. Un peu comme si le réalisateur était descendu de son piédestal pour se mettre à hauteur de spectateur et donc d’humain. La démarche est totalement suicidaire: piques envers Manny Farber, critique US; conclusion sans twist final qui donne à penser que Shyamalan n’agit plus masqué. Ses films ne reposent plus sur les révélations finales: ils peuvent voler de leurs propres ailes. Ce qui devient séduisant dans La jeune fille de l’eau vient de cette mise à nu des artifices, du refus de manipuler; en somme, de cette désillusion mélancolique provoquée par une remise en cause. A sa sortie, le film a fait rire une bonne part de ses spectateurs qui n’y ont vu qu’une comédie mégalo et mégafoirée. Mais il ne faut pas négliger l’autre partie de la salle, silencieuse, plongée dans l’obscurité, qui assiste à la déchéance d’un cinéaste refusant de devenir «dieu» (ce cameo si controversé dans Le Village) pour rejoindre le commun des mortels, serrer ses personnages forts dans ses bras, refuser la tour d’ivoire pour rendre compte de l’état – malade – du monde. On rabâche souvent cette fameuse scène avec le critique de cinéma où au premier degré on pourrait voir une vengeance de Shy envers tous les vilains qui refusaient d’adhérer à son système. En réalité, il tue tout d’abord le cynisme ambiant (celui qui empêche le conte de revivre, celui qui contamine ceux qui refusent de croire en l’extraordinaire, celui qui tue les contes de fées) et peut-être même son propre cynisme. C’est la seule mort du film et elle s’accompagne d’une renaissance: celle d’un artiste au sens le plus noble. Ce qui se confirmera par la suite avec The Visit et Split.

Ainsi, sans honte, sans respect, Shyamalan aligne dans La jeune fille de l’eau les gags les plus désinvoltes (la première fois qu’il fait des allusions scatos) et les effets spéciaux les plus zarbis. Et pourtant, dans cette mécanique usée qui part en vrille, il propose les regards les plus déchirants (Paul Giamatti et Bryce Dallas Howard). Ce n’est pas un hasard si Shy s’est taillé un rôle à la mesure de son ego, celui d’un écrivain qui galère pour vivre de sa passion et dont l’œuvre révolutionnera plus tard le monde. Un second rôle substantiel auquel il est impossible de ne pas voir des correspondances avec son statut de réalisateur, celui qui tient les rênes du récit. L’artiste, ici, souffre de l’image qu’on renvoie de lui-même, manque de reconnaissance ou alors voit son travail incompris alors qu’à la base, ses ambitions sont plutôt nobles. Ce n’est pas tant devant mais derrière la caméra que ça prend une proportion impressionnante: Shyamalan, en pleine déprime, profite de son sempiternel petit théâtre de l’horreur post-moderne pour autopsier avec la patience d’un laboureur les restes de merveilleux dans un monde dépourvu de spiritualité. Il y a une croyance en l’être humain avant de croire aux forces qui nous dépassent. Car selon Shy la magie réside en chacun de nous (ici, les copropriétaires d’une résidence): tous les hommes ont leur place sur terre et surtout dans la mythologie. Même les losers, les abandonnés de l’existence, les endeuillés, les incompris, les marginaux, les sportifs, les jeunes, les quidams que vous croisez tous les jours. Par ce jeu de miroir, en prenant des personnages banals, Shyamalan qui a perdu tout contrôle, au plus bas, avec des acteurs eux-mêmes perdus qui se demandent si ça vaut encore la peine de jouer dans le film (voir les regards affolés de certains), pose une question simple: est-ce qu’il est encore possible de raconter des histoires au premier degré? Est-ce que l’on peut encore séduire des spectateurs aujourd’hui lucides qui en ont peut-être marre qu’on leur raconte des histoires bêtasses?

C’est d’autant plus beau qu’en exposant ses problèmes avec une telle complaisance, Shyamalan tend sciemment le bâton pour se faire battre. De la même manière qu’il refuse presque de raconter son histoire, le cinéaste se demande dans La jeune fille de l’eau si l’espèce humaine mérite d’être sauvée au moment où la guerre en Irak fait rage. Continuité du style noir après la fin lucide du Village où une oie blanche découvre que tout ce qu’on lui a toujours raconté n’était finalement que du flan. Continuité dans la parenté avec Spielberg qui filme à la même période des extra-terrestres malintentionnés. Un événement d’autant plus paradoxal que La jeune fille de l’eau provoque la même déconfiture que Rencontres du troisième type. Voilà pourquoi ce combat d’individus différents qui assemblent leurs efforts pour raviver la flamme disparue en eux devient le nôtre. Voilà pourquoi le vrai sujet émerge enfin: dans un climat apocalyptique, des vous-et-moi de la vie de tous les jours essayent de sauver une créature magnifique, menacée par des cerbères hargneux, qui incarne à la fois la part d’inconscience et l’invitation au rêve qu’on a presque tous perdus. Pour toutes ces raisons, pour les prises de risque immenses, le doute des conventions et, surtout, les larmes de désespoir des personnages qui veulent achever le film dans lequel ils errent parce qu’ils croient fort en ce qui les anime, La jeune fille de l’eau devient un formidable conte pour adultes doublé d’une extraordinaire réflexion sur le cinéma, susurrée par un créateur fatigué, égotique, mégalo, autodestructo, déprimé, déniaisé mais formidable.

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