Le coin du cinéphile

Published on janvier 4th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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#434. LE JOUR DU FLÉAU. John Schlesinger, 1975

Avant de finir en pourvoyeur de thrillers tiédasses (même si on citera l’admirable Les envoûtés, qui sera sans doute pour lui le début de la fin), John Schlesinger c’était quand même Macadam Cowboy (et son gigolo sordide qui fit pleurer Hollywood) et Marathon Man (haut lieu du thriller sadique), mais aussi des œuvres incisives et somptueuses un peu lâchement oubliées par les livres de cinéma. Au milieu de Loin de la foule déchainée et de Sunday Bloody Sunday, Le jour du fléau est sans doute le film le plus mal aimé et le plus bizarre de son auteur. Et donc forcément le plus intéressant. Celui qui dit le plus chaos a gagné aussi.

L’échec public et critique de The Day of the Locust n’a rien de surprenant: à Hollywood, on n’aime pas trop tendre des miroirs, surtout lorsque leurs reflets font plus de mal que bien. Pendant 2h20, Schlesinger s’échine à démonter point par point le rêve Hollywoodien des années 30, celui qui décimait de pauvres créatures naïves, terrassées par neuf lettres de feu. C’est le Hollywood Babylone, décrit amoureusement par Kenneth Anger, qui se délectait de l’horreur derrière le beau, du stupre derrière la préciosité, de la chair derrière le carton pâte. Pour nous introduire à cet empire moribond et scintillant, rien de mieux qu’un artiste un peu idéaliste: dessinateur au service de la Paramount, Tod Hackett fond d’amour pour sa voisine, le cliché type de la starlette/nymphette, qui se fantasme déjà sous les spot-lights. Peste, allumeuse, fragile, Karen Black frétille en petite blonde prête à tout, même au pire, pour se risquer dans la cour des grands. Il fallait bien ça pour montrer à quel point Hollywood tapait sur le système: on devient un monstre de Hollywood, ou un monstre tout court.

Dans un climat étouffant saturé de grimaces, Schlesinger pioche pas mal du côté de Fellini, mais sans le merveilleux: nain braillard et queutard, salon bordel, show travesti, prêcheuse allumée, vieux comédien agonisant, gamin androgyne et dégénéré… autant dire que Day of the Locust s’impose peu de respirations, avec ses personnages au bord du gouffre (le héros à deux doigt du viol), usés et abusés, quitte parfois à s’allonger inutilement. On frôle l’indigestion et pas qu’un peu. Et puis quelquefois, le tableau grotesque semble prêt à exploser et crépite: sans nostalgie aucune, on nous rappelle ces grands plateaux qui reproduisaient sans compter des champs de batailles entier, mais s’effondraient sans crier gare pour emporter autant de figurants que d’hypothétiques guerriers. Aujourd’hui, on ne s’en relèverait pas; à l’époque, les producteurs fronçaient à peine un sourcil. Usine à fric, usine à rêves, usine à mort. L’addition sera salée.

Courant alors les rôles un peu fous (Casanova chez Fellini, fasciste pédophile chez Bertolucci, Jésus Christ chez Trumbo), Donald Sutherland fait la moue, se cache et intériorise en benêt (du nom de Homer Simpson!) se faisant avoir par tout le monde, tout le temps. Il suffira d’un pétage de plomb (assez infilmable aujourd’hui) pour provoquer un effet papillon tendance effet mammouth. Dernière séquence à la limite du film d’horreur, dans un Hollywood de fin du monde, une humanité perdue et brûlée vive: Schlesinger n’a pas peur d’y aller franco. Il aura fallu se perdre dans la cité des rêves pour se rappeler que l’homme est bien ce qu’il y a de plus terrifiant au monde.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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