Le coin du cinéphile

Published on décembre 7th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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#430. LA FORTERESSE NOIRE. Michael Mann, 1983

Au rayon film maudit/maudit film, La forteresse noire en impose: un tournage chaotique (nombreux problèmes techniques, concepteur des FX passant l’arme à gauche…) et une refonte du studio non assumée par Mann (faisant passer le film d’une durée de 3H30 à celle d’1h30) ont considérablement fragilisé une œuvre déjà fort singulière. D’incompréhension en flop, le film brille encore de par son absence en dvd à l’heure de la haute-définition. Et malgré la renommée plus que grandissante de Mann, son director’s cut rumine encore dans un coin. Avant tout cela, The Keep est déjà un projet atypique mêlant film de guerre et fantastique gothique, creusant un peu plus le lien entre le monde occulte et le nazisme, déjà entamé avec succès deux ans plus tôt par Spielberg dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Un cross-over de genre – horreur et film de guerre – alléchant mais diablement risqué, comme on a pu le constater avec de nombreux exemples (plus franchement) récents tels que The Bunker, R-Point, Outpost, Deathwatch… dont on a déjà un mal fou à se souvenir.

Mann s’y cassait déjà les dents ici, en adaptant le roman du même nom signé Thomas F.Wilson, amenant des nazis à affronter un démon millénaire dans les Carpates. Par ailleurs, ce n’est nullement le travail de l’adaptation qui blesse The Keep: Mann colle au maximum à son modèle, brouillant les pistes en confrontant le mal fait homme (le nazisme) et le mal supranaturel, faisant intervenir princesse de nulle part (la belle Magda, le joyau perçant l’obscurité de cet enfer noir) figure du bien ambigu (un curieux être de lumière nommé le Glaeken) et pacte faustien (un vieux professeur juif, incarné par Ian Mckellen, dépêché par la Wehrmacht et se retrouvant face à la tentation d’affronter le mal par le mal). Sa plus grande liberté, et par là même sa meilleure idée, fut de faire de Molasar, l’être maléfique hantant les couloirs de ce château impossible, une entité lovecraftienne plutôt que l’ersatz de Dracula décrit dans le livre de Wilson. Seul point faible de cette trahison: le vampirisme rattachait géographiquement les événements aux méfaits de Vlad Drakul.

Sorti du Solitaire, Michael Mann apporte ses nuits bleues et glacées, ses effets de styles flamboyants et son lyrisme au service d’un texte fantastique déjà fort ambitieux; ce qui n’empêche pas cet antre du mal orné de croix d’argent et noyé dans les fumigènes de ne pas toujours tenir bon. Car si le montage hasardeux et la progression tumultueuse du récit (de la contemplation à la précipitation) peuvent être imputés à la tronçonneuse des producteurs, les folies esthétiques de The Keep n’appartiennent qu’à lui, director’s cut ou pas. Et si les plus téméraires peuvent excuser le carton-pâte, les effets spéciaux souffreteux (Enkil Bilal s’occupa du design de Molasar à la dernière minute, et le résultat, rigide à souhait, fait peine à voir), la bande-son synthétique de Tangerine Dream enfonce le clou, tantôt scotchante, tantôt grandiloquente et hors propos. Les ruines de cette forteresse suffisent t-elles à juger le film de Mann? Le point d’interrogation demeure. Mais du haut des remparts, l’on aperçoit tout de même des moments grandioses 101% chaos, à commencer par le générique du début, parcourant un ciel lourd de menace, qui génère de pures sensations électriques. Très difficile de renier dès lors le souffle que porte le film de Mann, même avec ses coupures béantes: la plongée dans les entrailles du château, où la caméra s’engouffre, semble t-elle éternellement, dans une obscurité totale, réveille l’indicible Lovecraftien. Il y a aussi cette superbe scène d’amour en guise de parenthèse magique ou la première apparition «physique» de Molasaar dans un océan de fumée hypnotique, sur l’air d’un Gloria venu d’un autre monde. C’est là qu’on goûte le charme extra-terrestre et planant de ce qui sera (hélas) le premier et dernier film fantastique de Michael Mann.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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