Le coin du cinéphile

Published on novembre 21st, 2017 | by Jeremie Marchetti

0

#428. GENS DE DUBLIN. John Huston, 1987

Vieux briscard du grand Hollywood, grand manitou des plateaux, John Huston semblait voir la vieillesse impotente l’emporter au détour de films de commandes puérils et même assez ratés, constituant cette funeste trilogie composée de Phobia (Huston + film de genre = zéro), Annie (The sun’ll come out, tomorroooooow) et de A nous la victoire (une sacrée curiosité pour les footeux). Prise de conscience et réflexe de l’âge auront heureusement raison du bonhomme, avec une fin de filmographie plus racée et plus brillante que tout ce qui l’a précédé. Après s’être attaqué à Malcom Lowry avec Au dessous du Volcan et après l’irrésistible L’honneur des Prizzy, Gens de Dublin lui, fera office de film testament et de pierre tombale de son auteur, parfaite épitaphe d’une beauté de glace. Quand James Joyce rencontrait John Huston sur un écran.

C’est Noël à Dublin, quelques carrosses viennent se presser près d’un foyer où un repas est organisé, célébrant des retrouvailles s’éternisant dans la chaleur de l’alcool et des danses. Parmi eux, les Conroy, un couple dont le mari potasse sans cesse son discours et dont l’épouse semble jeter parfois quelques regards perdus entre deux rires. Chronique d’un soir, d’une époque, d’une classe: Gens de Dublin, durant une bonne heure, ne se presse guère, ne provoque jamais, soulignant à peine la mélancolie à venir. Excepté lors d’une séquence, où la plus âgée des hôtes entame un chant frêle: la caméra se glisse loin de la réception, parcourant babioles et photographies, souvenirs figés et traces d’une vie passée. Sans sophistication aucune, Huston laisse le spectateur tisser les liens qui unissent les personnages. À la réflexion, le titre français Gens de Dublin synthétise à merveille cette partie du film, entièrement dévouée à capturer un seul et même instant alors que le titre original déjà moins festif, The Dead, annonce un virage émotionnel sans précédent.

C’est à la fin du repas que le point de vue change enfin: les yeux d’un mari sur son épouse émue (Angelica Huston, évidemment), perchée comme une madone dans un escalier alors qu’au loin, on chante une terrible histoire. Moment suspendu où un cœur bascule et celui du spectateur avec. Il suffit de la résurrection d’un amour perdu, ou plutôt de son souvenir, pour illustrer ce paradoxe existentiel que représente nos vies, tout ce qui fut et ce qui ne sera plus. Possédé par la plume de Joyce, Huston relève en un geste la richesse et la vacuité de l’existence, où l’on contemple avant de s’éteindre dans une agitation faites de passions et de bruits. Il faut évidemment être prêt à être saisi par ce courant d’air hivernal, cette tristesse fatale et surtout diablement universelle. Le dernier souffle d’un auteur, face au néant, face à la vie. Après ça, on ne se relève tout simplement plus.

«Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers, comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts»

Spread the chaos

Tags: ,


About the Author

Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !