Le coin du cinéphile

Published on novembre 6th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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427. JONATHAN. Hans W. Geißendörfer, 1970

Au début des années 70, le vampire est alors une créature peu aventurière. Certes, toujours en quête de plaisir et de sang frais, mais évoluant essentiellement en territoire européen, toujours très attachée à ses racines et à ses oripeaux gothiques. Généralement, vampire se prononce encore Hammer; ce qui n’empêche pas de voir naître une école espagnole (avec Paul Naschy) et une école française (merci Jean Rollin). Mais ailleurs alors? En 1970, le tchécoslovaque Valérie au pays des merveilles stimule les paradoxes du vampire, à la fois incarnation du désir et de la terreur, laissant les goules circuler dans le paysage sans qu’on cherche à leur planter un pieu dans le cœur. La même année, on pouvait découvrir aussi sa réponse bavaroise du nom de Jonathan, qui se sert quant à lui du Dracula de Bram Stoker pour broder une fresque insensée. Ne conservant que quelques personnages du livre éponyme (Jonathan, sa dulcinée et le Comte), le réalisateur Hans W. Geissendörfer fout le grand classique aux orties pour en livrer un drôle de versant dystopique. Quelque part, Jonathan pose cette question fatale: et si Dracula avait gagné?

Laissant aux soins le spectateur d’intégrer la situation sans l’expliquer de manière concrète, Jonathan se passe donc à la même époque que l’œuvre de Stoker, et en oublie volontairement les enjeux. Les vampires dominent à présent le monde, semant la terreur parmi la population humaine, dont les quelques survivants se barricadent dans de fragiles foyers. Un groupe de résistants envoie le brave Jonathan en éclaireur dans le château du Comte, où partent se réunir tous les vampires de la région: il faut frapper fort et éliminer les suceurs de sang, qui ne craignent d’ailleurs point le jour. Il faut peu de temps avant de comprendre la parabole derrière cette invasion d’un nouveau genre: les vampires se parent des mêmes méthodes que les nazis, milices en botte noir incluse. Délation, torture, persécution: l’occupation a soudainement les dents longues.

Ce qui impressionne aujourd’hui, outre un propos audacieux dans un genre à l’époque encore très codifié, c’est le pouvoir hypnotique dont fait preuve Geissendorfer. La caméra épouse à merveille chaque décor surchargé, qu’elle parcourt en autant de vignettes décadentes, magnifiées par des plans-séquences inoubliables: le cimetière de fortune battu par les vents, la traversée du village désolé, le repas orgiaque des vampires, le cabanon décoré entièrement de crucifix à l’envers… Et toujours ce petit arrière-goût de subversion, tout comme dans Valerie au pays des merveilles d’ailleurs: comme avec cette épouse au cœur brisée qui s’offre au comte, ces villageois faisant l’amour jusqu’à l’épuisement devant un parterre de vieillards ou cette Gretchen flagellée par de petits anges pourpres. À cette virtuosité terrassante, mais parfois plus lâche dans les scènes d’action (toute la bataille finale, moins convaincante), s’ajoute une bande-son extraordinaire où s’enchaînent rock progressif et symphonie lyrique. Cerné par le Nosferatu de Murnau et Vampyr de Dreyer mais précédant le Nosferatu de Herzog, Jonathan a assurément une place à réhabiliter dans le cercle des vampires venu de l’Est.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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