Le coin du cinéphile

Published on septembre 27th, 2017 | by Sylvain Perret

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#420. UNE PAGE FOLLE. Teinosuke Kinugasa (1926)

Enfermée dans un asile psychiatrique, une femme semble avoir quitté la réalité pour un monde merveilleux et irréel. Pourquoi est-elle enfermée? Et pourquoi fascine-t-elle ce gardien qui la côtoie?

Doyen de cette 24ème édition de l’Étrange Festival (il a quand même plus de 90 ans!), Une page folle est certainement l’une des plus belles découvertes de la manifestation. Projeté dans le cadre des séances Retour de flamme, le film réussit le tour de force de s’imposer immédiatement comme un immense oubli de l’histoire du septième art à réévaluer d’urgence, un de ces chaînons manquants qui pourraient à eux seuls bousculer la cartographie cinéphilique en vigueur, et qu’on pourrait situer aux frontières du Cabinet du Docteur Caligari de Wiene (et donc de l’expressionnisme allemand), du Chien andalou de Buñuel et Dali (et donc du surréalisme) ainsi que des expérimentations de Dziga Vertov et de son Homme à la caméra (et donc du mouvement du Kinoglaz). Oui, Une page folle se situe bien au centre de tout ça, avec en plus cet indéniable charme hypnotique dégagé par son aura mystérieuse.

Il faut dire que Une page folle circulait déjà depuis quelques dizaines d’années sur le net, mais dans des copies de douzième génération de VHS, transcodées et retranscodées ad nauseam sur les sites de streaming. Certes, sa puissance bien qu’amoindrie demeurait, mais elle ne nous permettait pas d’en saisir réellement toute la substantifique moelle. Pire, sa facture réellement avant-gardiste pouvait même laisser croire à une contrefaçon, à la manière de Forgotten Silver de Peter Jackson. D’ailleurs en préambule de cette séance, le sémillant maître de cérémonie Serge Bromberg venait balayer bon nombre d’intox qui circulaient autour du film. Non, Une page folle n’a pas été enterré par son auteur Teinosuke Kinugasa, et non, ce dernier n’a pas retrouvé les bandes plusieurs dizaines d’années plus tard. Oui, Une page folle existe bel et bien depuis plus de neuf décennies.

Ce qui en fait une œuvre aussi précieuse, c’est que bien que restauré, et proposé dans une version la plus complète à ce jour, le film possède encore des zones d’ombres. Tout d’abord, il a été reconstitué à partir de plusieurs copies proposant parfois des montages de séquences différents. De plus, une partie de la narration est faussée, car ce film muet sans intertitres possédait un texte lu par un conteur durant les projections. Mais le texte a aujourd’hui disparu. Il ne faudra donc pas s’étonner de lire des résumés de l’œuvre n’ayant pas ou peu de rapport avec le spectacle proposé.

Pourtant, c’est là un des aspects les plus grisants de Une page folle, dont la restauration comble un rêve de cinéphile (découvrir enfin ce film dans la meilleure version possible) tout en nourrissant une frustration, celle de l’inachevé, de l’incomplet. Paradoxalement, la force du film est telle que les sensations provoquées par la force des images, agencées avec une expérimentation constante dans le montage (fondus, jump cut, surimpressions, déformations, reflets) laissent hagards, sonnés, KO. On se souviendra longtemps de cette caméra planante au-dessus de cette révolte de fous dans ce couloir exigu ou de ces mêmes patients enfilant ces étranges masques au plus haut de la tension.

Après la petite heure de programme, on a du mal à définir réellement le spectacle auquel nous venons d’assister. Qui est cet homme, un simple gardien d’asile ou bien un amoureux venu délivrer son épouse? Et celle-ci, pourquoi est-elle enfermée? Est-ce pour avoir noyé sa fille, comme on le lit parfois dans des résumés qu’on peut sérieusement mettre en doute? Et pourquoi danse-t-elle inlassablement au fond de sa cellule? Forcément, les images provoqueront des lectures parfois très diverses, mais tout le monde s’accordera sur une chose: voilà un des films les plus sensitifs et fascinants du cinéma muet, qui rappelle furieusement L’Atalante de Jean Vigo.

Allons plus loin: et si en l’état Une page folle, par son statut d’œuvre inachevée, n’atteignait pas une certaine pureté que viendrait nuancer toute hypothétique redécouverte? Est-ce qu’en nous éclairant sur la narration, le texte d’origine écrit par le prix Nobel de littérature Yasunari Kawabata censé être lu pendant la séance, ne viendrait pas brider notre imaginaire?

C’est possible, mais à l’heure où une rumeur – encore une – a vu le jour depuis quelques mois à propos d’une redécouverte de ce texte, le plus important demeure: un des films les plus écorchés jamais réalisés, qui n’a pas fini de révéler ses secrets et qui appelle donc plusieurs visites.

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About the Author

Monteur de formation, Sylvain Perret a fondé et dirigé de 2008 à 2014 le webzine 1Kult.com, qui vogue du côté des cinéphilies alternatives et invisibles. Parallèlement, il multiplie les casquettes en programmant et présentant des séances cinéma, réalisant des documentaires (Mais qui est Jean Louis Van Belle ?) et des interviews, éditant des DVD via le label Badlands, et écrivant sur le cinéma français dans des médias comme Schnock, Mad Movies, Torso, Culturopoing, etc…



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