Le coin du cinéphile

Published on septembre 12th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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#418. LA RÉSIDENCE. Narciso Ibáñez Serrador, 1970

Dans sa carrière presque entièrement, et tristement, dédiée à la télévision, Narciso Ibáñez Serrador fut l’homme de deux films… mais quels films! Si on a pu rattraper l’oubli assassin des Révoltés de l’an 2000, sorte du Village des damnés des années 70, qu’en est-il de La Résidence? Exhumé à L’étrange festival au début des années 2000, puis chez Maître Dionnet dans sa case cinéphile sur Canal +, le film semble depuis condamné à errer en France dans une triste copie René Chateau, qui escamote une grande partie du plaisir cinéphile qu’on l’on peut éprouver à la vision d’une telle œuvre. Mieux que rien me direz-vous, mais tout de même…

Comme bon nombres de ses citoyens (Eloy de la Iglesia, Jorge Grau, Claudio Guerin, Fernando Arrabal ou Victor Erice pour ne pas les citer), Narciso Ibáñez Serrador s’est servi du surréalisme et du bizarre pour parler de la déliquescence de son pays: dans La Résidence, tout se passe de la première à la dernière image dans un pensionnat perdue dans la campagne française (évidemment, on ne peut pas parler de l’Espagne!), au début du siècle dernier. Une capsule temporelle parfaite pour tromper son monde et y déverser sa rage intérieure.

Chez Madame Fourneau, on ne rigole pas: on éduque les jeunes filles à la baguette et on les ramène dans le droit chemin en cas de débordements. En vain, évidemment. Discrète et mystérieuse, Teresa arrive au milieu de cette ruche bourdonnante, où elle a bien du mal à faire sa place. Dès son arrivée, des portes vacillent, des ombres s’égarent, on la guette. Derrière une discipline de fer et les tenues cintrées, des corps qui soupirent, qui se languissent. Tout est rapports de force et anguilles sous roche. Comme lorsque la surveillante, osseuse et malveillante, contemple Teresa en croquant une pomme. Dans ce climat tendu et mortifère, on oublie les quelques évadées qui ne donnent plus de nouvelles, mais sont-elles vraiment parties? Un mystère alors enseveli par une atmosphère saturée de désirs et de frustrations sexuelles: lorsque l’insolente de la classe défie la directrice, elle sera flagellée, avant d’être excusée, les plaies encore fraîches embrassées par la même tortionnaire. Où commence l’envie? La punition? Qui est la sadique et qui est la masochiste? Onctueusement, on se le demande…

Pour contrer les envies, on cloître les jeunes filles, on ferme les fenêtres, on claque-mure tout ce qu’on peut. Une Espagne franquiste en miniature, où on récite ses prières alors qu’une pièce plus loin, on torture. Sous la douche, les jeunes filles sont encore habillées d’une tunique blanche, quelque part entre fétichisme érotique, trouvaille poétique et coup de coude à la censure: on ne voit rien évidemment, mais on devine tout, dans un éclat digne de Walerian Borowczyk. Par jeu, par provocation, une des créatures ose se dénuder, face à une directrice revêche, mateuse très consciencieuse. Un des rares éléments masculins: le fils de la directrice (incarné par John Moulder Brown, l’amoureux transi et aquatique dans le génial Deep End de Jerzy Skolimowski), épie et surveille, quitte à se mettre en danger et à se heurter à une mère étouffante, qui semble le précipiter dans les bras d’un Œdipe avec ses baisers trop prêts des lèvres. Tout ça finira très mal, évidemment.

Si La résidence assume à pleins tubes son héritage gothique, sa verve horrifique est consciemment mise en sourdine pour surgir au moment propice. Tout comme dans Black Christmas (Bob Clark, 1974), lui aussi découvert tardivement, La résidence met en place des éléments qui seront repris à foison dans les slasher et gialli à venir. Et que dire de l’incroyable dernière partie qui opère un changement de point de vue volontiers déstabilisant? Avant d’entrer de plein pied dans une horreur plus frontale, au carrefour de Freud, Mary Shelley et Edgar Allan Poe. Et si on se permet de faire référence au chef-d’œuvre de Bob Clark, dont l’influence sera décisive sur Halloween et consorts, on pourrait appliquer ce même rapport entre La Résidence et Suspiria. En particulier une scène de meurtre stupéfiante dans une serre et un fulgurant passage sous la pluie où l’on a déjà l’impression de voir la brave Suzy Banner (Jessica Harper) perdue sous une tempête de cauchemar.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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