Le coin du cinéphile

Published on août 28th, 2017 | by Sylvain Perret

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#416. GALIA. Georges Lautner, 1966 [HOMMAGE MIREILLE DARC]

Figure ancrée dans l’inconscient collectif des français, Mireille Darc a traversé le septième art avec une beauté insolente, teintée de soif de liberté et d’humilité réellement déstabilisante. Elle n’a jamais pris le cinéma trop au sérieux, lucide sans être calculatrice, et c’est pour ça qu’elle a joué avec le même talent dans des productions aussi différentes que Les Barbouzes du fidèle Lautner (avec qui elle collaborera en tout à 13 reprises) ou l’anar Weekend de Godard (un de ses derniers grands films réussis de bout en bout). On la connaît aussi bien pour sa robe qui rend fou Pierre Richard et les spectateurs dans Le Grand blond avec une chaussure noire, que pour sa participation aux amusants Fantasia chez les ploucs et L’Ordinateur des pompes funèbres de Gérard Pirès, quand elle n’enregistre pas quelque 45 tours délicieusement suranné. Une carrière d’à-peine un quart de siècle au cinéma, marquée par sa superbe silhouette, et puis s’en va. On la reverra bien dans des feuilletons et des émissions télés, puis en tant que réalisatrice de documentaires salués, mais plus rien pour grand écran.

Celui qui l’a plus fait tourner, on l’a dit, fut Georges Lautner. En plein montage des Tontons Flingueurs débarque cette jolie blonde. Coup de foudre de cinéaste, il l’engage illico sur sa prochaine production: Des Pissenlits par la racine. C’est dialogué par Audiard, celui-ci est ravi de trouver une nouvelle bouche à nourrir de ses mots. Et puis il y aura ensuite Les Barbouzes, qui esquisse les contours de son personnage de Grande Sauterelle comme l’appelait Audiard. En 1966, Lautner lui offre son plus grand rôle: l’incandescente Galia.

Quand elle lit le scénario signé Vahé Katcha, Mireille Darc sait qu’elle tient un projet qui lui ressemble. Brigitte Bardot l’a refusé, elle l’accepte et pousse le fidèle Lautner à le mettre en scène, qui accepte. Elle joue le rôle d’une femme de la fin des années 60, insouciante et sexuellement libre, bien loin du schéma de l’épouse traditionnelle sous de Gaulle. La belle Galia n’hésite pas à s’offrir au premier venu. Non pas par insolence, par amour ou par curiosité, non. Par plaisir. Mais un jour, Galia sauve de la noyade une jeune femme mariée, et les rôles vont peu à peu s’inverser. L’insoumise Galia finira-t-elle par tomber dans le piège de l’amour?

Lautner, qui quand il est inspiré comme ici, est capable de nous offrir des vraies pépites comme La Route de Salina (on y reviendra) ou Le Septième Juré, s’en donne à cœur joie. Avec son chef opérateur Maurice Fellous, champion des courtes focales, il sublime son actrice, dévoré d’un amour de metteur en scène. Chaque plan où Darc apparaît irradie de sensualité. En cinéaste guerillero, Lautner multiplie aussi les expérimentations, quitte à voler quelques plans de nuit lors d’un tournage à Venise pour une séquence improvisée, ou à partir en bad trip le temps d’une séquence de cauchemar, bercée par la musique d’un Michel Magne en grande forme. Mais surtout, il montre Darc et sa plastique superbe sous toutes ses (belles) facettes: sous la pluie, faisant la moue, souriante, virevoltante, calme, fascinante, toujours belle.

Autant Darc, Lautner et toute sa bande sont persuadés de faire un film qui capte quelque chose que représentent l’actrice et le personnage, qui se confondent; autant les producteurs sont un peu plus frileux. Petit budget, noir et blanc, on se prépare à au pire un échec et au mieux des levers de boucliers des anciens combattants de la Morale. Et forcément, le film écope d’une interdiction aux moins de 18 ans. Cela n’empêche pas un exploitant de défendre le film, en le conservant à l’affiche le temps que le bouche à oreille prenne. Ce sera le cas, et la presse s’intéresse à ce petit film, et son actrice est immédiatement transformée en symbole. Dans son autobiographie, le réalisateur dira: A travers ce personnage, je crois que Mireille a exercé une étrange fascination sur beaucoup de jeunes femmes. Les filles se sont coiffées comme Mireille, maquillées comme elle, avec de fausses taches de rousseur, habillées comme elles, avec un tee-shirt comme chemise de nuit. Ce n’était pas une provocation pour séduire les chroniqueurs, c’était tout simplement notre vision de la vie.

C’est peut-être là que réside le secret du succès du film et de la notoriété de son actrice: elle ne souffre d’aucun artifice, et si elle ose se mettre à nu, c’est autant au sens propre qu’au sens figuré. Galia, c’est elle. D’ailleurs, comble de l’ironie, rétrospectivement on peut s’amuser à dresser un parallèle entre la relation du personnage avec celui qu’interprète Venantino Venantini dans le film (d’abord arrogant et caricatural, puis de plus en plus séduisant) et l’histoire d’amour du couple Darc-Delon qui prendra naissance quelques années plus tard.

Succès en France, Galia commence sa tournée mondiale en Angleterre, en Suède, aux USA et ailleurs, et on interroge le nouveau porte-étendard de la femme moderne sur tout et n’importe quoi. Mais 68 approche, et si Galia n’en est certes pas un des instigateurs, il n’en demeure pas moins le témoin de cette rupture sociologique qui s’opère.

Malgré ce succès, l’interdiction aux moins de 18 ans demeure. Peu de passages à la télévision pendant près de quatre décennies. De plus, et on l’a dit, même si il a su capter son époque avec Galia, on limitera bien trop aisément la carrière de Lautner à ses collaborations avec Audiard (qui pourtant, contrairement à un Denys de La Patellière ou un Gilles Grangier, fait preuve d’un vrai regard de metteur en scène). La mémoire cinéphilique gomme bien souvent les nuances, et prend des raccourcis parfois féroces et injustes, et on préfèrera citer une énième fois les Tontons flingueurs ou Les Barbouzes dans les différentes rétrospectives ou hommages. Mireille Darc vient de nous quitter, mais le vénéneux Galia demeure pour toujours.

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About the Author

Monteur de formation, Sylvain Perret a fondé et dirigé de 2008 à 2014 le webzine 1Kult.com, qui vogue du côté des cinéphilies alternatives et invisibles. Parallèlement, il multiplie les casquettes en programmant et présentant des séances cinéma, réalisant des documentaires (Mais qui est Jean Louis Van Belle ?) et des interviews, éditant des DVD via le label Badlands, et écrivant sur le cinéma français dans des médias comme Schnock, Mad Movies, Torso, Culturopoing, etc...



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