Le coin du cinéphile

Published on août 17th, 2017 | by Geoffroy Christ de Denis

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#415. THE LAST OF ENGLAND. Derek Jarman, 1988

Après son film homoérotico-alchimique (The Angelic Conversation, 1985) et son flirt sacrilège avec l’histoire de l’art (Caravaggio, 1986), Derek Jarman nous ouvre les portes sur un enfer polychrome de briques et de fils de fer. Dans ce film élégiaque à propos des grandes espérances déçues, il y dresse le portrait d’une époque qui vient après que les ogres ont tout dévoré, ne laissant rien à leurs enfants sinon les ruines.

Avec The Last of England, Jarman a un pied dans l’expérimental en ayant de nouveau recours aux filtres colorés, aux dissociations son/images et à la récurrence des halos lumineux des torches, des astres et des surfaces réfléchissantes. Des procédés mis au service d’une œuvre aussi poétique que politique. Ici le soleil est noir, c’est celui de l’arme atomique et du nouveau fascisme libéral que dénonçait Pasolini.

Retour à la frénésie destructrice de Jubilee (1977), cette fois plus abstraite, dure et sans espoir qu’une dizaine d’années plus tôt. Fini les visages bariolés, et les refrains entrainants, la narration fait place à une avalanche d’apparitions démentes. Un jour qui n’en finit pas de tomber sur lequel vient se poser la voix de Nigel Terry mêlant les diatribes anarchistes aux citations de Shakespeare ou Ginsberg. À la bande originale planante de Simon Turner, s’ajoutent le bruit des marteaux-piqueurs, les grésillements des réclames télévisuelles, les percées rock-indus aux titres évocateurs comme Disco Death, un discours d’Adolf Hitler, ou encore les lamentations de Diamanda Galás. Ce mash-up cataclysmique associe paroles, sons et symboles, pour faire s’animer les hantises d’hier et aujourd’hui. Jarman nous livre en préambule de son non-récit l’image d’un jeune junkie, qui saccage et baise «L’Amour victorieux» du Caravage. Dans la veine du lyrisme incendiaire de Kathy Acker, les œuvres classiques sont soigneusement violées, mises au goût du jour. Et les angoisses de la jeunesse post-punk sont toutes là: l’évocation d’un désastre écologique programmé, la menace d’un hiver nucléaire imminent, le terrorisme d’état et la garantie d’une existence toujours plus misérable pour ceux qui se voient cannibalisés par un gouvernement Thatcher déjà «en marche». Terreur partout, justice nulle part.

Une pluie radioactive d’allégories mettant en rapport l’humain face à son monde-décharge, la pauvreté, les sévices physiques, l’autoritarisme, l’aliénation, les médias, you name it… À l’instar de cet homme nu qui rumine un chou-fleur dans une flaque d’eau tandis que la voix d’une télé hors-champ demande: «Do you want to make more money? Of course, we all do». Ou encore de ces réfugiés larmoyants déplacés, puis parqués comme du bétail, dans l’attente de leur exécution prochaine.

Jarman fait cet état des lieux dévastateur au crépuscule de sa vie, alors qu’il se sait atteint du sida et que son père vient de mourir. Il se montre ainsi dès les premiers instants du film en homme usé, répertoriant dans son herbier les feuilles des arbres d’un monde à présent dissout. On croise aussi les souvenirs d’une enfance nostalgique qui n’est pas toujours la sienne – il réutilise des archives appartenant à son grand-père et son père -, cristallisant un passé généalogique rêvé, où les choses pouvaient encore signifier quelque chose.

Cette Angleterre mythique se retrouve parodiée à travers les costumes et les rituels, comme ce mariage auquel la jeune Tilda Swinton finit par échapper quelques instants plus tard, hurlant de rage, se délivrant de sa robe à l’aide de ciseaux. Elle finira par tournoyer dans un ciel écarlate, entamant une danse de derviche extatique.

The Last of England fait permuter les morceaux d’une apocalypse onirique au ralenti, en accéléré, en surimpression. Les images deviennent des éblouissements stroboscopiques qui rapprochent la pellicule des dream machines conçues par Brion Gysin et William S. Burroughs. On pense à l’écrivain, avec au début du film quelques réminiscences de ses Wild Boys, dont l’un joue même de la flute de pan assis sur les décombres. Le Dieu Panique est aux commandes de ce kaléidoscope passé au bulldozer où les sirènes, les bombes et les rafales des fusils nous encerclent de toutes parts. Comme la scène punk/indus dont il est issu, The Last of England se veut acide, hyper-critique, agressif et pessimiste, sans vraiment proposer de quelconque échappatoire. À l’exception peut-être de cette transe finale qui appelle à fusionner avec les forces d’anéantissement, afin de se délivrer d’une existence dont Jarman semble avoir déjà fait le deuil.

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