Le coin du cinéphile

Published on juillet 28th, 2017 | by Morgan Bizet

0

#412. AUX FRONTIÈRES DE L’AUBE. Kathryn Bigelow, 1987

Avant son oscar pour l’intense Démineurs (2009), piqué au nez et à la barbe du roi Cameron, son ex-mari, on avait un peu oublié Kathryn Bigelow, cette réalisatrice d’objets cultes trop souvent ringardisés par la haute cinéphilie. Pourtant, en les revisionnant, on se rend compte que Blue Steel, Point Break ou Strange Days soutiennent la comparaison avec le meilleur du cinéma d’action de son époque (citons McTiernan, Verhoeven, Scott ou… Cameron). Intelligents, avec une mise en scène percutante et stylisée, ses films faisaient la nique à ce milieu masculino-centré. Et s’il y a bien une de ses œuvres qui n’a jamais fait débat, c’est bien Aux frontières de l’aube (1987), petit film horrifique ô combien important pour l’entrée dans la modernité de la figure du vampire.

A l’opposé de l’imagerie gothique à laquelle il a été trop souvent associé, et ce jusqu’à l’écœurement, le film de Bigelow lui réinvente sa mythologie. Loin de sa Transylvanie natale, il erre dans la moiteur des routes de l’Ouest américain à bord d’un van déglingué. Pour tout puriste de la créature aux grandes dents, Aux frontières de l’aube pourrait passer pour un sacrilège. Ici, on ne s’embête pas avec le reflet dans le miroir, la transformation en chauve-souris, les gousses d’ail et l’eau bénite. Tout juste les vampires peuvent-ils user d’un pouvoir de séduction, encore que, cela soit surtout l’apanage de Mae (sensuelle Jenny Wright), l’ange sanguinaire qui va attirer Caleb (Adrian Padar, parfait en loser de l’Oklahoma) dans son monde des ténèbres. Jesse, Severen, Diamondback et Homer usent d’autres stratagèmes pour parvenir à leur fin. Au moins sont-ils immortels même si cela leur impose d’éviter tout reflet du soleil et surtout de s’abreuver intensément d’hémoglobine. Le vampirisme est ici d’avantage traité comme une tare, une forme d’addiction. Caleb et Mae en sortiront d’ailleurs par la transfusion de sang sain, venant remplacer le contaminé, comme des drogués alités dans un centre de désintoxication. L’addiction, un des grands thèmes du cinéma de Kathryn Bigelow (addiction à la violence et au sexe dans The Loveless, aux images virtuelles dans Strange Days, à l’adrénaline dans Démineurs, etc.) qui caractérisera aussi tout un pan du film de vampire contemporain dont la plus belle itération sera celui qui porte bien son nom, The Addiction de Ferrara (1995). D’où l’apparence physique de ces êtres de la nuit, plus proches des rednecks de Tobe Hooper que de l’élégance d’un Christopher Lee.

Mais Aux frontières de l’aube est bien plus qu’une simple relecture, certes décisive, du mythe vampirique. Contrairement à Tom Holland et Joel Schumacher, auteurs tous deux à la même période de deux autres œuvres cultes du genre (Vampire, vous avez dit vampire? ; Génération perdue), Bigelow ne cherche par à coller à l’esprit familial et candide du Hollywood période Amblin Entertainment. Elle filme son histoire au premier degré, avec un lyrisme qu’épousent de merveilleux ralentis sur les corps qui s’enlacent, s’embrassent, s’entredévorent. Le tout magnifié par la bande son hypnotique mi-rock mi-électronique des légendaires Tangerine Dream. Aux frontières de l’aube est l’histoire d’une passion entre deux enfants perdus d’une Amérique profonde alors absente des écrans depuis trop longtemps.

Le Hollywood des années 1980 fut celui du gouvernement Reagan et de l’avènement des middle class. Dans la continuité du vibrant The Loveless où Bigelow suivait une bande de bikers anachronique venus semer le chaos dans une petite ville de Floride, elle redonne une nouvelle fois vie à ces oubliés dans son film de vampire. Aux frontières de l’aube est un western décadent et glauque. Ses cow-boys sont ringardisés et désacralisés, ou alors des bêtes vouées à errer dans la nuit. Finalement ce ne sont pas que ses créatures mais bien tout le Midwest qui est maudit. L’immortalité des vampires les fige pour l’éternité, et Homer, condamné à rester dans son corps de gamin de treize ans, en dévoile l’atrocité – sa mort, où il brûle et explose, la redouble. Leur état cristallise ce territoire laissé à la dérive, qui parait hors du temps. Bigelow pousse le vice jusqu’à rejouer de manière ultraviolente des scènes classiques du western : l’attaque du saloon/bar ou le fort/motel assiégé. A la manière d’un Peckinpah post-moderne, elle excelle ici dans un cinéma proprement crépusculaire (cf. le titre original, Near Dark) qui fait usage d’un genre séculaire pour mieux le renouveler et en tirer un sous-texte social fort. Elle ouvre surtout de manière indirecte la voie à tout un tas de cinéastes qui continueront d’explorer cette région des États-Unis (Coen Bros, Gus Van Sant, Jeff Nichols, etc.) tandis qu’elle partira œuvrer dans un cinéma plus urbain ou décentralisé dans d’autres zones, elles aussi maudites, les champs de batailles.

PartagezShare on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Tumblr0Pin on Pinterest0Share on Google+0Email this to someone

Tags: ,


About the Author



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑