Le coin du cinéphile

Published on juillet 24th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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#410. AU-DELÀ DU RÉEL. Ken Russell, 1980

Génie infernal et incontestable, Ken Russell était à la fin des années 70 l’homme des artistes fous, des gens fous, des vies folles. L’homme des rêves fiévreux qui ne s’arrêtent jamais, celui de l’excès et de la décadence. Son arrivée à Hollywood par le biais d’un film de SF comme Au-delà du réel (également connu sous titre original Altered States), alors adapté d’un roman de Paddy Chayesky, ressemblait à une sortie de route, une concession, une commande qui se serait gourée de destinataire. Ou comment calmer celui qui voyait toujours plus grand, plus bruyant et plus subversif. Seulement au bout du compte, l’évidence est là: Altered States est un film de studio solide et même plutôt sobre, mais bel et bien piraté en douceur par son hôte. Choisi sur une longue liste de réalisateurs, Russell a dû acquiescer plus d’une fois face au potentiel hallucinogène de son histoire, même s’il déteste l’œuvre originale de Chayesky (qui le lui rendra bien). Sur le tournage, Fucking Ken avale des champignons qui en font voir de toutes les couleurs, quand il n’est pas ivre. On aime.

Pas encore auréolé du succès de La fièvre au corps ou du Baiser de la femme araignée, William Hurt endosse la défroque d’un scientifique ambitieux, volontiers mégalo et égoïste, soit déjà tout l’attirail d’un perso à la Russell: un premier rôle sacrement costaud. Habitué à des expériences éprouvantes, le brave Professeur Jessup n’a qu’une obsession: plonger à l’intérieur de lui-même pour y découvrir ce qui nous transcende, ce qu’on cache, ce qu’on trimballe depuis des milliards d’années là-dedans. Repousser les limites du temps, de l’espace, du corps et de l’esprit pour effeuiller notre conscience et atteindre la vérité absolue. En bref, s’exploser le cerveau. Ses séjours entiers dans des caissons hermétiques trouve un nouveau souffle lorsqu’il ramène une drogue surpuissante du Mexique: ni sa femme, ni ses collaborateurs, ne peuvent évidemment l’arrêter dans sa quête.

Une chose est claire, dès les premières images, c’est que Russell a dû freiner l’énergie vorace et l’hystérie de sa mise en scène habituelle pour quelque chose de plus posé, ce qui ne veut pas dire passe-partout: la photo de Jordan Croenweth, futur chef op de Blade Runner, est superbe même dans les scènes intimes (la première apparition de Hurt face à son épouse ressemble à une apparition divine). Tel un enfant préméditant son prochain mauvais coup, Russell profite alors des fameuses scènes de trips pour injecter sa sève surréaliste. Pas de promesses en l’air: les scènes en questions ne sont pas nombreuses, évitent l’écueil trashouille, mais marquent indubitablement. En particulier la première vision avec ses toiles à la Dali, son humanoïde crucifié, ses rites bibliques détournés, ses teintes apocalyptiques. Grand moment suspendu également: le héros et sa femme, face à face dans un désert, se recouvrent de sable avant d’être emportés dans le vent, devenant dunes parmi les dunes.

Moins prompte à l’éparpillement que les œuvres plus «libres» du monsieur, Altered States ressemble aujourd’hui au chaînon manquant entre Tree of Life et La mouche. Car oui, impossible de ne pas imaginer un tel sujet dans les mains de Cronenberg, avec ce savant poursuivant le grand tout dans son crâne et dans sa chair, remontant jusqu’aux origines de l’homme avant de voir son corps muter de manière incontrôlable. Maquilleur mythique de L’exorciste, Dick Smith y expérimente joyeusement sa technique des bladders, ces poches de latex qui donnaient la sensation de déformer la peau en la gonflant. Fracturé à l’image par des fx déjà programmés sur ordinateur, Hurt devra subir de sacrés séances make-up, moulés dans des costumes de latex dont il reste peu de choses à l’image. Dans une scène quasi-horrifique, le personnage principal, revenu à l’état d’homo-sapiens, ira semer la terreur dans la nuit new-yorkaise, aparté superbement filmé appelant bien évidemment au mythe du Dr Jekyll et de Hyde. Au milieu de ce fourbi corporel, une épouse dévouée (formidable Blaire Brown) qui tente évidemment de le ramener sur Terre, couple éminemment voisin de celui de La mouche. Dans un maelstrom digne du trip de 2001, les hallucinations de notre héros iront jusqu’à contaminer le monde réel, dans une séquence d’ailleurs toujours aussi impressionnante : la main tendue au dessus d’un vortex translucide, plongeant dans l’espace, les atomes, et les enfers (matérialisés par des stock-shots de Dante’s Inferno de Harry Lachman!), Eurydice sauve cette fois son Orphée. Une des rares fois alors où l’amour triomphe chez Ken Russell.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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