Le coin du cinéphile

Published on juillet 17th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#409. LA NUIT DES MORTS-VIVANTS. George A. Romero, 1968

Un cimetière de Pennsylvanie. Barbara et son frère Johnny ont fait une longue route pour venir se recueillir sur la tombe de leur père enterré dans leur ville natale. Ce rite annuel irrite Johnny, qui se moque de Barbara, et lui rappelle comment il lui faisait peur lorsqu’elle était enfant. Il cherche à nouveau à l’effrayer, en lui affirmant que les morts vont venir la chercher. Barbara, énervée, s’isole, et se fait agresser par une personne à la démarche mécanique et au visage ravagé. Son frère la défend, mais meurt dans la lutte, la tête fracassée contre une pierre tombale. Barbara s’enfuit, et se réfugie dans une maison isolée. Un routier afro-américain, Ben, la rejoint, et bloque portes et fenêtres avec des planches de bois alors que de nombreux morts, revenus à la vie, se dirigent vers la demeure. Barbara s’évanouit, et restera en état de choc à son réveil.

Nous sommes en 1968 et La nuit des morts-vivants a marqué un changement radical dans l’histoire du cinéma. Du cinéma de genre, certes, mais aussi et surtout du cinéma tout court. Son intrigue apocalyptique est comme témoin d’une époque et d’un monde sur le point d’éclater.

Oui, on a besoin de revenir aux sources pour mesurer la révolution. Aussi dès les films de Georges Méliès, la peur et l’imaginaire s’imposent au sein d’œuvres telles que Le manoir du diable en 1896 ou la beaucoup plus connue Caverne maudite. L’engouement est déjà là et c’est grâce à cette popularité que des films tels que Le Cabinet du docteur Caligari, emblème du cinéma expressionniste réalisé par Wiene, ou encore le toujours aussi efficace Nosferatu le vampire de Murnau en 1922 ont pu voir le jour.

La notoriété du genre croissant, il est alors fort logique de voir apparaître ce que l’on considère encore aujourd’hui comme les grands classiques, ceux qui provenaient des Studios Universal et qui savaient faire frémir l’audience façon Le Fantôme de l’opéra en 1925 ou la série des monstres sacrées des Dracula et autres films de James Whale, ces Universal Monsters qui ont connu leurs heures de gloire de 1932 à 1948. Et par la suite, les Jacques Tourneur, les King Kong et autres Chasses du Comte Zaroff. Dans les années 50, on pense aussi à La chose d’un autre monde, à L’invasion des Profanateurs de Sépultures ou encore à La mouche noire. La décennie suivante, Roger Corman devient le pape et l’horreur Grand Guignol et gothique de la mythique Hammer fait florès. Une première amorce de révolution se joue en 1960 avec l’un des chefs-d’œuvre d’Hitchcock, le toujours aussi démentiel Psychose.

Au même moment, George Romero alors finissant ses études, fonde avec une dizaine d’amis une société de production, The Latent Image, spécialisé dans les films télévisés. L’objectif du petit groupe, qui travaille à Pittsburgh, est de réunir assez d’argent, d’expérience et de matériel pour se lancer dans la production d’un long métrage. Pendant ce temps, il écrit une nouvelle qu’il décrit comme une sorte d’allégorie inspirée par Je suis une légende de Richard Matheson, mettant en scène une masse informe revenue d’entre les morts et poussée par un besoin irrépressible de se nourrir de la chair et du sang des vivants. Chaos!

The right film at the right place at the right time. En 1968, alors que les États-Unis sortent enfin de la guerre du Vietnam, que les interventions de Martin Luther King apaisent les conflits raciaux, que des athlètes protestent en faveur des black panthers aux jeux olympiques de Mexico, Romero apporte la copie de son premier long métrage à un producteur de New York, le hasard voulant que ce jour soit le 4 avril 1968, date à laquelle le militant non violent fut assassiné par James Earl Ray. C’est donc dans ce contexte trouble de l’histoire des États-Unis, pendant cette période où beaucoup d’éléments commencent à être mis en cause ou contestés que sort La nuit des morts vivants. Comme chacun sait, le film entretient des rapports troubles avec la réalité jusque dans la présence au générique de Duane Jones, comédien noir qui aura le droit au premier rôle. Une première et donc une chose rare pour l’époque, la ségrégation étant encore de mise aux États-Unis un an auparavant.

Romero se pose alors là comme un réalisateur visionnaire qui véhicule dans ses images les maux d’une Amérique qui sature et qui est sur le point de craquer. Ses morts vivants renvoient soudain aux jeunes morts au Vietnam que l’on rapatrie sur le sol US. Romero s’interroge sur ce qui l’entoure, sur ce pays qu’il ne cerne plus et sur la folie inhérente aux multiples traumatismes que sont les deux dernières Guerres : Seconde Guerre mondiale avec Hiroshima – le réalisateur évoque le nucléaire avant même que l’on reconnaisse les méfaits des radiations et la Guerre du Vietnam, sur ce sentiment d’oppression permanent qui ne cesse de grandir et sur la folie humaine qui en découle. Tout cela se retrouve dans son film jusque dans les réactions des protagonistes qui préfèrent s’entretuer que devoir se confier à l’étranger. Dans l’histoire du cinématographique, c’est donc un grand moment puisque l’actualité ne sert plus de base pour inventer une fiction délirante mais au contraire c’est la première fois qu’une fiction relativement pessimiste voire nihiliste, s’octroie les services de l’imagination pour traiter des problèmes sociaux et donc du réel…

De plus, le film marque une véritable rupture avec tout le patrimoine du cinéma de genre puisque Romero va décider – peut-être inconsciemment faute de moyens – d’éviter tout plan trop propre, déconstruisant ses séquences pour faire naître le chaos, renonçant aux travellings et à tout autre procédé pour favoriser une caméra à l’épaule journalistique, décrivant seconde après seconde cet état de siège et offrant ainsi une nervosité nouvelle que jusqu’alors le cinéma n’avait pas connu et qui finalement rejoint le style des journaux télévisés. Évidemment, le public est choqué et le film du réalisateur de Pittsburgh ouvre les portes à toutes les expérimentations de mise en scène et à une certaine liberté du discours jusque-là cantonné au politiquement correct.

Romero retrouvera cette liberté en 1978 avec Zombie (Dawn of the dead). Son film devient une critique virulente du consumérisme, assumant encore une fois la totalité de sa vision nihiliste (les hommes se détruisent au lieu de s’aider). Crachant à la gueule d’un système qui «se capitalise» de plus en plus, Romero épousera cette démarche, en donnant à consommer la violence par la grâce des effets spéciaux de Tom Savini et en imposant un gore plus corrosif que celui de Hershell Gordon Lewis avec Blood Feast en 1963…

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