Le coin du cinéphile

Published on juillet 15th, 2017 | by François Cau

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#408. STRANGE DAYS. Kathryn Bigelow, 1995

Sous ses dehors de beau gosse de l’an 2000, Lenny Nero est quand même un gros loser. Flic déchu, dealer de SQUID, MiniDiscs de super réalité virtuelle où le «branché» ressent toutes les émotions enregistrées par le porteur, il peine à se remettre de sa rupture avec Faith, chanteuse arriviste souffrant a priori d’une allergie pour tout ce qui est textile. L’une de ses contacts, traquée, lui confie un disque au contenu explosif et le transforme en cible d’un mystérieux fils de pute pervers, tueur, violeur, manipulateur et bien évidemment « branché ». Tout ça à quelques heures du 31 décembre 1999, sur fond de bonnes grosses tensions urbaines.

Difficile de faire plus daté années 1990 que ce blockbuster maudit. Les looks. La bande originale alignant Tricky, Marylin Manson, Skunk Anansie, Deep Forest (Deep Forest, putain). Le casting de pures trognes de l’emploi, des têtes d’affiche aux moindres sbires de troisième plan. Les noms signifiants des personnages : Nero, Faith, Philo Gant, Jeriko One. L’angoisse nocturne de Los Angeles, la peur irrationnelle de l’an 2000. Les couleurs, les néons San Juniperesques. L’émulation artistique fracassante entre Kathryn Bigelow et James Cameron, qui piquera l’une des plus belles idées de son script (l’invalide qui « marche » à nouveau) pour la réutiliser dans Avatar. Foutredieu, même la VF d’époque transpire la classe absolue – le monologue commercial de Ralph Fiennes pour vendre le SQUID à un novice a dû être mixé par la majorité des DJs vaguement cinéphiles dans les free parties de la fin des années 1990. Inutile de chercher la quintessence de cette décennie, elle tient dans le regard de Lenny dévorant Faith de ses yeux de chien battu, tandis qu’elle baise la chanson Hardly Wait de PJ Harvey sur scène.

Rien ne vieillit plus mal qu’un film d’anticipation, surtout lorsqu’il s’ancre à ce point dans l’esthétique de son époque. Strange Days ne vieillit pas. De ci, de là, des marqueurs temporels peuvent faire sourire mais la furie de sa mise en scène, la violence psychologique de son script et sa transposition implacable à l’image n’ont pas pris une ride. Mieux : Kathryn Bigelow assène une leçon vertigineuse de mise en place d’un univers complexe, dont les règles se déploient avec fluidité, grâce et évidence au service de l’intrigue. Il fallait toute la puissance d’évocation de la cinéaste pour donner corps et surtout chair à ce concept de réalité virtuelle à double tranchant, pour jouer de la position de voyeur du spectateur avec une telle agilité, de la sensualité la plus exacerbée de la décennie au malaise le plus profond, de la décennie itou. Impossible d’imaginer ces deux données réunies dans un film hollywoodien contemporain au budget conséquent. Probable que cela ait contribué à la mauvaise réputation du film. Ça, et son écho très désagréable de l’affaire Rodney King.

Techno-thriller machiavélique dans un monde qui redoute sa fin, porté par des personnages attachants (ce loser de Lenny et son reflet positif, Mace, campée avec une classe badass totale par Angela Bassett), Strange Days saisit dès son introduction choc en vue subjective, premier tour de force immersif où le spectateur est directement confronté à son rapport de fascination pour les représentations transgressives. Bigelow ne recule devant aucun des enjeux éthiques posés par un script retors, qui pourrait très facilement sombrer dans le chantage à la morale en l’absence d’un regard fort. D’un bout à l’autre de ses 2h30, Strange Days vibre d’une mise en scène toute puissante où des scènes clichés sont revisitées avec une efficacité phénoménale. Observez le découpage de la course-poursuite du début dans le métro, et pleurez, hurlez, bavez ou les trois en même temps selon votre humeur.

Trop fou, trop singulier, trop sulfureux, Strange Days fut reçu avec une tiédeur à la hauteur de son audace. Son échec public cinglant eut quasiment raison de la carrière de Kathryn Bigelow, dépossédée en 1998 de son projet de film sur Jeanne d’Arc par un certain Luc Besson, absente contrainte des écrans jusqu’en 2000, enfin reconnue à sa juste valeur avec Démineurs en 2008. Rendez-vous service : rattrapez donc le thriller le plus sous-estimé des années 1990 avant la sortie le 11 octobre de Detroit, le nouveau Kathryn Bigelow aux thématiques cousines.

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Défendra L'Amour Braque sur un champ de bataille. Mourra donc bêtement.



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